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24/04/2012

Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud

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Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud, ed. Actes Sud, 2010 / Babel, 2012

 

 

Cet obscur braconnier, ce charmeur de bêtes magnétique et puissant, c'est le poète anglais Ted Hughes. Lors d'une lecture sur le campus de Cambridge en 1956, il rencontre Sylvia Plath, alors jeune étudiante américaine en Littérature et appelée à devenir une des plus grandes poétesses de son temps. Entre eux, c'est la passion immédiate, le mariage quelques mois plus tard, puis la création, la vie conjugale, deux enfants et des échanges fascinants, intenses, sur le fil. Après une lourde dépression en 1953, Sylvia Plath restera toujours habitée par une profonde déchirure malgré ses apparents débordements d'énergie ; Ted Hughes, quant à lui, ne saura jamais vraiment se résoudre à la monogamie. Au bout de six ans, c'est la sensuelle Assia qui sera à l'origine de leur rupture, premier maillon d'une longue série d'évènements tragiques.

Il faut dire que quand j'aime tout particulièrement un artiste, en l'occurrence ici Sylvia Plath, et qu'en plus j'ai eu l'occasion de l'étudier pour les besoins de l'Université, il m'est toujours très délicat d'attaquer un ouvrage le concernant, surtout si ce dernier se présente comme une fiction.  Je suis immédiatement à l'affût de quelques inexactitudes ou de clichés trop flagrants et surtout de l'essence même de l'artiste esquissé. En gros, je pars avec un a priori suspicieux et c'est à l'auteur de faire ses preuves, de me convaincre. Et Dieu sait qu'il m'ait arrivé d'avoir des déconvenues assez magistrales.
Je me suis donc lancée dans Les femmes du braconnier avec le sourcil froncé et une petite moue interrogative.

Mais très rapidement, ma moue s'est transformée en sourire de plaisir : Claude Pujade-Renaud m'a littéralement emmenée dans l'univers captivant de son roman polyphonique ! Elle y mêle avec brio la voix des poètes et celles des personnes alentours ; un style précieux, délicat et la rudesse d'une intimité exaltée.
Les mauvaises langues pourraient dire que le procédé est un peu éculé, un peu artificiel. Il est vieux comme le monde pour brosser le portrait de personnalités à multiples facettes, à la complexité notoire. Qu'à cela ne tienne, l'auteure n'en maitrise pas moins les codes pour offrir un croquis parfaitement exact (à mon humble avis) de Ted Hughes et Sylvia Plath et de leur relation tumultueuse. J'y ai retrouvé la poétesse telle que je la voyais moi-même en lisant ses oeuvres grandement autobiographiques : à la fois fragile, obsédée par le fardeau du père disparu, parfaitement maniaque, acharnée au travail, dévoreuse d'amour et perfectionniste au possible. J'y ai également retrouvé la lourde emprunte de la psychanalyse qui n'a cessé de jalonner sa vie, pour le pire plus que pour le meilleur. Et puis cette vision de Ted, grand, charismatique, bestial, prédateur, et paternel. Honnêtement, plus je lisais, je me disais que Claude Pujade-Renaud avait tout compris !
A noter, en outre, que l'ouvrage fait de Ted Hughes le personnage principal, ce qui explique la poursuite du roman sur plus d'une centaine de pages après le décès de Sylvia Plath. Et finalement, le destin d'Assia ne diffèrera pas tant de celui de Sylvia, la reconnaissance littéraire en moins. Toutes deux subjuguées, âppées puis écrasées par la présence de celui qui donne tout à la poésie.

Un jeu de passion et de mort, tout en retenu et en délicatesse chez une auteure dont je poursuivrai la découverte après un coup de coeur si délicieux!

 

Merci à ma Clara fraise des bois pour cet ouvrage glissé dans mon swap printanier !

 

 

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"Vous savez, je l’ai compris depuis peu : écrire ne sert à rien. Je veux dire, ne protège pas contre le désespoir ou la dépression. Je l’ai cru, lorsque j’avais dix-huit ou vingt ans. Plus maintenant. Non, écrire ne guérit de rien… On recoud la plaie au fil des mots. On enfouit le mal sous l’écorce du langage. La plaie se referme, ligneuse. En dessous, ça s’enkyste. Ou ça suppure."

 

 

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02/11/2011

La consolation des grands espaces de Gretel Ehrlich

Quand j'ai appris l'existence de ce livre, le titre m'a emballée. Il exprime a lui seul ce qu'il peut y avoir de simple, de décapant et de profond dans un territoire ancestral. Je l'avais donc noté consciencieusement sur ma LAL. Mais bien sûr, comme tout livre qui doit être lu, il s'est chargé de se présenter à moi sans attendre le long processus d'écrémage des listes et m'ait tombé dessus à Gibert alors que je ne le cherchais pas. Comment refuser une si charmante rencontre ?

 

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La Consolation des grands espaces de Gretel Ehrlich, 10/18, 2006, 172p. 

 

Tandis qu'elle ne partait dans le Wyoming que pour quelques mois à l'occasion d'un tournage, l'auteur y reste suite à un deuil sans trop savoir pourquoi, en sachant simplement que c'est la chose à faire. Durant les premières années de cet exil volontaire (de 1979 à 1984), elle va recueillir des notes et composer a posteriori une ode à ce territoire aride et majestueux, tant fantasmé à travers les cow boy Malboro mais si méconnu de tous.

Elle y croque le quotidien des ranch auquel elle participe, la menée des troupeaux dans les plaines, l'existence solitaire des bergers et des cow boy, elle observe avec intérêt les cérémonies améridiennes et les concours de rodéo. A travers sa plume poétique, il n'est pas question d'idéalisation ou de glose spirituelle ethérée. Tout prend racine dans les actions du jour, dans l'aprêté de cette immensité sauvage et toute puissante. Dans le Wyoming, les hivers sont terriblement rudes, la sécheresse guette, des bêtes meurent, la solitude est omniprésente et la relation entre l'homme et l'animal est une des clés de l'équilibre. 

Il y a quelque chose de profondément juste dans cette vie-là. Quelque chose de l'ordre de l'essentiel, du bouleversant. J'ai repensé en le lisant à ce roman de Lydia Millet chroniqué il y a peu où il était question d'une perte d'ancrage dans nos existences contemporaines. Ici, c'est exactement le contraire. Chaque mot, chaque mouvement est enraciné et fait sens. Rien n'est fait au hasard ou par caprice ; cela pourrait coûter la vie. Le présent est relié à tout ce qui l'a précédé, l'être aux espaces, aux animaux et aux hommes qui l'entourent. Cela pourrait paraître contraignant pourtant, il s'en dégage un souffle de vie où chaque chose est vécue avec une intensité magistrale. 

La Consolation des grands espaces est l'ouvrage d'un accomplissement, de la complétude ; de la sérénité vécue dans le respect d'un tout qui nous dépasse. 

 

 

*

 

Extraits :

 

"Parce que ces hommes travaillent avec des animaux, pas des machines ni des numéros, parce qu'ils vivent en plein air dans des paysages d'une beauté torentielle, parce qu'ils sont assignés à un lieu et un quotidien embellis par d'impressionnants impondérables, parce que des veaux naissent et meurent dans leurs mains, parce qu'ils vont dans la montagne comme des pélerins pour connaître le secret des wapitis, leur force est aussi de la douceur, leur dureté, une rare délicatesse."

 

"Le mutisme de l'animal a les qualités purifiantes de l'espace : nous délaissons nos séduisantes spéculations intellectuelles par lesquelles nous mesurons l'ampleur de nos misères pour réagir dans des situations d'urgence. L'animal nous rattache au présent ; à ce que nous sommes à cet instant précis, pas à notre passé ni à ce que nous valons aux yeux de notre banquier. Ce qui apparait clairement à l'animal, ce ne sont pas les foiritures qui étoffent notre curriculum vitae affectif, mais ce qui en nous est le fleuve et le lit : agressivité, peur, insécurité, bonheur ou sérénité. Parce qu'ils ont la capacité de déchiffrer nos tics et odeurs, nous leur sommes transparents et, ainsi exposés, nous sommes enfin nous-mêmes."

 

"Parce qu'elle nous met en contact permanent avec le sang, les larmes et le sperme, qu'elle nous soumet de sévères coups de blizzard, au froid, à la sécheresse, la chaleur et le vent, la vie dans un ranch a quelque chose de religieux. C'est une existence rude mais les fils narratifs de la naissance, de la mort, des servitudes et des saisons, nous tiraillent sans cesse jusqu'à ce que nous nous retrouvions inextricablement noués dans le tissu de la vie. 
Le mode de vie américain exerce à tant d'égards une influence corruptrice sur notre besoin d'harmonie sociale. Notre culture a perdu sa mémoire. Parmi les usages et traditions que nous ont légués nos grands-parents, il n'est pratiquement rien qui puisse nous enseigner à vivre dans le monde actuel, nous apprendre qui nous sommes et ce que l'on exigera de nous comme membre de la société. L'aliénation douloureuse, que certains d'entre nous ont connue à vingt ans, a fait place à un frileux vague à l'âme. Les conditions toujours changeantes de nos vies ne se ressourcent plus à la même origine. Désormais, tous nos sens sont en éveil - car ce sont nos seuls points de repères -, nous enchaînons les expériences jusqu'à la nausée.
Dans un ranch, petites cérémonies et rituels privés, informels, se multiplient. Au printemps, nous chevauchons dans les pâturages. En août, nous cueillons des merises. En automne, nous dépouillons un cerf - et dans l'observance de sa loi, nous éprouvons une joie muette entre deux moments de dur labeur. Les rites les plus simples vont dans le sens de la vie. Par leur truchement, nous retrempons notre épineuse solitude dans le cours impétueux, irréductible de la vie."

 

 

Le billet de Choco

24/10/2011

Comment rêvent les morts de Lydia Millet

[Ante-Scriptum : Encore une dizaine de jours pour les inscriptions au swap de l'hiver ! Venez compléter notre impairitude ! Les renseignements ici et les inscriptions ici]

 

 

C'est l'histoire d'une inscription à un partenariat faite en 3sec chez Hérisson : "Ah tiens, il reste des bouquins?" "Ah tiens, le résumé lu en diagonal a l'air sympa". Et puis, hop, quelques jours plus tard, c'était dans ma boîte aux lettres.

Note pour moi-même : renouveler ce genre d'impro de temps en temps, ça a du bon.

 

 

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Comment rêvent les morts de Lydia Millet, Le Cherche-Midi, coll. Lot 49, sept. 2011

 

 

T. est un capitaliste né. Depuis son plus jeune âge, il nourrit une passion pour l'argent ; sa matérialité, son économie et plus tard son abstraction grisante. D'une apparence un peu austère pour ses collègues de fac qui ne jurent que par les fêtes orgiaques, T. calcule tout et construit patiemment son petit empire immobilier qui n'a que faire de la molle bien-pensance. Il est un pur archétype de notre société indivualiste. Self made man, certes. Condescendant et au détriment des autres, et alors?

 

"La stricte discipline de discrétion faisait partie de sa formation. Il était crucial, estimait-il, d'apprendre quels aspects de sa personne afficher à la vue de tous, et quels aspects garder cachés. L'honnêteté était rarement la meilleure stratégie dans les rapports sociaux, et la prôner comme un idéal, pensait-il, ne reflétait qu'un désir infantile de pure simplicité dans le domaine des échanges personnels. Ceux qui clamaient avec véhémence que l'honnêteté était une vertu souveraine avaient en fait simplement peur de tout ce qui est complexe."


En pleine ascension, des éléments commencent pourtant à grignoter l'édifice. La mort d'un coyote en pleine face puis son père qui déserte, laissant sa mère désorientée. Tout cela ébranle T. mais n'entâche pas la poursuite de sa routine pour autant. Mais lorsque Beth, cette femme aimée -et la seule jusqu'ici, meurt brutalement, l'existence de T. sombre dans une complète déréliction, révélant le vide ontologique de cette société du toujours plus.

 

"Des villes se construisaient, s'érigeaient vers le ciel, remparts de confort et utopies de consommation - l'essor de l'empire qu'il avait toujours chéri. Mais sous les fondations la croûte terrestre semblait bouger et s'ameublir, s'écroulant et s'incurvant sous elle-même."


Son quotidien n'est alors plus qu'apparence. Il se questionne sur la place de l'être, revoit ses relations anciennes et en développe de nouvelles - avec Casey par exemple. En secret, il nourrit un grand intérêt pour les espèces animales en voie de disparition qui va peu à peu friser l'obsession. Comme si, après s'être fondu dans les lumières du capitalisme, il cherchait à nouveau à se fondre totalement ; comme s'il cherchait une nouvelle dissolution.

 

"Un empire n'avait d'allure que lorsqu'il était construit sur un fond d'océans et de forêts. C'était une nécessité. Si les océans se mouraient et que les forêts étaient remplacées par des chaussées, même un empire serait dépouillé de son importance. Seul, pensa-t-il - c'est un mot qui lui venait de plus en plus souvent à l'esprit, dans un rythme monotone, comme moqueur. Dans le zoo, les animaux rares auraient pu être orphelins, capturés ou même nés en captivité. Il ne savait absolument pas d'où ils venaient, ne pouvait pas être au courant de leurs histoires individuelles. Mais il connaissait leur position, tout comme il connaissait la sienne : tels des pionnies, ils étaient aux avant-postes de la solitude. Ils étaient les messagers envoyés en éclaireurs voir à quoi ressemblait le nouveau monde."

 

Ce livre là, au fond, n'est pas tant le plaidoyer d'une certaine écologie moralisatrice que l'exposé de l'absurdité de notre époque : à avoir travaillé durant des siècles à se couper de nos racines matérielles, sociales et spirituelles dans l'espoir orgueilleux de devenir des êtres libres - oubliant alors que sans balises, point de liberté -, les hommes ne sont parvenus qu'à créer un chaos existentiel dépouillé de toute profondeur. L'homme ne sait plus vivre que selon le modèle qui lui est présenté, il est un perpétuel enfant. Et même lorsqu'il cherche à s'en détacher, à l'image de T., il ne fait que plonger dans un autre modèle, tout aussi extrême.


La réponse n'est pas dans la recherche de nouveaux modèles. C'est seule la profondeur des racines - c'est s'en rappeler - qui garantit une certaine mesure et du sens au quotidien.
C'est là, me semble-t-il, l'enjeu majeur de cet excellent roman que je vous conseille chaleureusement!

 

Un grand merci à Hérisson et à Solène P. des éditions du Cherche Midi pour l'opportunité de ce partenariat.

 

 

 

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8/7

 

 

 

 

 

 

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