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21/12/2016

Le sentier des reines d'Anthony Pastor

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Le sentier des reines d'Anthony Pastor, Casterman, 2015, 120p.

 

Le sentier des reines 1.jpgLa montagne n'épargne décidément rien, et surtout pas l'imprudence de ces colporteurs revenus saufs de la Première Guerre Mondiale. Ils ont peut-être échappé aux obus mais l'avalanche fera son œuvre sans distinction. C'est ainsi qu'en 1920 dans un village reculé de Savoie, Blanca et Pauline se retrouvent veuves et Florentin orphelin. Ils n'ont plus rien qu'un mulet et quelques marchandises de couture puisque tout doit revenir au cousin de la famille. Alors, Blanca décide pour tous trois de partir sans se retourner. Vendre boutons, dentelles et étoffes dans les villages en direction de la vallée et chercher ailleurs une nouvelle liberté, sans trop savoir où, au gré des tempêtes et d'un obscur poilu qui les suit comme une ombre malveillante.

Ce road-movie original, intelligemment documenté et sensible retrace le parcours d'un trio improbable, mené tambour battant par une Blanca coriace et déterminée. La montagne et la guerre pourraient être les autres personnages impressionnants de ce récit, tant elles habitent et enserrent les protagonistes dans les premières parties du voyage : la neige se déchaîne et le froid parvient même à glacer le lecteur. Le dessin d'Anthony Pastor rend avec une grande beauté ces territoires hostiles et la ténacité sans faille de celles qui veulent gagner une nouvelle liberté : celle de vivre, d'être, sans le regard jugeant et normatif de la société.

On sent poindre d'ailleurs la question de l'émancipation féminine à travers certaines réflexions sur la profession qui sied ou non aux femmes et les livres que Blanca récupère d'une future institutrice. Le droit de vote existe déjà pour les femmes depuis 1918 en Angleterre et en Allemagne, et depuis plus longtemps en Nouvelle-Zélande. C'est bien pour cela que cette terre est, à la fin du livre, la destination de ces héroïnes franches, droites, indéfectibles.

En attendant les dernières pages, leur parcours sera semé d'embûches, de dangers, d'affaires de vol et de mauvais souvenirs mais aussi de rencontres heureuses, de cette solidarité brute qui ouvre la grange et prête quelques braises en hiver et de retrouvailles familiales. Il semble que nos personnages soient invités à se délester de tout, du bon comme du moins bon, avant la grande épopée vers un nouveau monde.
Le sentier des reines est une réussite graphique et narrative qui embarque dans le recoin méconnu des petits villages savoyards au début du XXème siècle et dans la vie de femmes fortes en quête de liberté.

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11/11/2016

Le collier rouge de Jean-Christophe Rufin

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Le collier rouge de Jean-Christophe Rufin, Gallimard, 2014, 156p. 

 

En plein cœur de l'été, un cabot fait des siennes et hurle jour et nuit, ce qui n'est pas sans rendre fou le gardien de la caserne juste en face, Dujeux. Ce dernier ne garde qu'un seul prisonnier puisqu'en 1919, tout le monde est rentré chez soi : L'énigmatique Morlac, plutôt taiseux et taciturne, et plutôt réfractaire à accepter l'indulgence du juge Lantier venu l'interroger. Tout se joue, dans les premiers temps du récit, entre ces deux-là (Dujeux fait seulement partie du décor) et le chien qui rythme questions et réponses et semble, à distance, répondre à son maître enfermé. Nous ne savons pas grand chose, alors. Nous sommes à l'image de Lantier : nous cherchons à comprendre ce que Morlac fait là, pourquoi il se complait dans une opposition si farouche et, pourquoi, surtout, il refuse l'affection si démonstrative du chien.
A mesure que l'histoire se déroule, entre les tranchées, les morts, et la solitude, un troisième personnage crucial apparaît : Valentine (Cherchez la femme, qu'ils disaient, cherchez la femme !). Tout n'est donc pas qu'une histoire de guerre, finalement. C'est plus complexe, et pourtant très simple. 

Au premier abord, j'ai trouvé Le collier rouge d'une grande finesse, d'une maîtrise évidemment totale (sans avoir jamais lu Rufin auparavant, c'est tout à fait le genre de style auquel je m'attendais) mais d'une finesse et d'une maîtrise finalement un peu froides, un peu sèches - oserais-je dire un peu plates? Je me retrouvais exactement avec le même sentiment de lecture que 14 d'Echenoz (si mon souvenir est exact). J'avançais donc, dubitative, dans l'attente de quelque chose : de ressentir, plutôt que de penser, je crois. 

Puis, finalement, je me suis prise au jeu de frayer dans les pas de Lantier. Sans être du tout un policier - on est même loin du compte -, la construction est habile, et joue à nous dévoiler les informations au compte-goutte, en commençant évidemment par les plus anecdotiques pour monter progressivement en puissance, en intérêt, en curiosité. Les personnages prennent du relief et se colorent de toute l'ambivalence de l'humanité (exception faite, peut-être, de Dujeux et du gendarme local qui représentent le petit fonctionnaire dans toute la splendeur de sa bêtise fatiguée mais heureuse).

Rufin aborde la Première Guerre Mondiale sous un autre angle : la voilà finie. Les tranchées ne sont plus là, effectivement, mais fourragent encore dans les esprits avec une puissance lancinante. L'après semble aussi lourd que le pendant - pas de la même façon, pas avec autant de terreur bien sûr, mais il pèse durablement. L'après sonne aux oreilles de Morlac comme une vaste mascarade laissant entrevoir que personne n'a compris l'essence de la guerre et qu'être un héros n'a rien de reluisant. C'est d'une tristesse infinie d'être un héros. Et voilà que je me surprends à méditer encore, mine de rien, le message tout simple et si crucial de Rufin. Finalement, elles valaient sacrément le coup, cette grande finesse et cette maîtrise totale. 

 

C'était lui, le héros. C'est ça que j'ai pensé, voyez-vous. Pas seulement parce qu'il m'avait suivi au front et qu'il avait été blessé. Non, c'était plus profond, plus radical. Il avait toutes les qualités qu'on attendait d'un soldat. Il était loyal jusqu'à la mort, courageux, sans pitié envers les ennemis. Pour lui, le monde était fait de bons et de méchants. Il y avait un mot pour dire ça : il n'avait aucune humanité. Bien sûr, c'était un chien... Mais nous qui n'étions pas des chiens, on nous demandait la même chose. Les distinctions, médailles, citations, avancements, tout cela était fait pour récompenser des actes de bêtes. p. 121

03/09/2016

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

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Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, Phébus, 2012, 139p. 

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Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes.

Nous ne saurons jamais qui parle si ce n'est ce nous, voix polyphonique, vibrante, chœur de femmes toutes différentes, uniques dans leurs expériences, unies dans leur identité.

Le roman commence par un départ vers les Etats-Unis : dans ce pays inconnu, aussi exotique que pourrait l'être pour nous le Japon, ces femmes plus ou moins jeunes, plus ou moins novices, naïves, éduquées, amoureuses, aguerries aux réalités d'une rude existence, pales, déjà mères ou à peine nubiles vont chercher un mari dont elles ne connaissent que la photo et parfois une lettre. Ce mariage représente l'espoir d'une vie meilleure qui sera vite balayé par la découverte d'hommes malhabiles, râblés, beaucoup moins jeunes et beaucoup moins élégants que sur les photos. Beaucoup moins riches aussi : en lieu et place d'avocats, de juges ou de commerçants prospères se trouvent des ouvriers agricoles corvéables à merci, des petits blanchisseurs ou des domestiques. La vie rêvée se révèle un calvaire. Il aurait peut-être mieux valu ne jamais partir plutôt que d'être à jamais perdues dans ce pays étranger, aux côtés d'hommes également étrangers. Mais à quoi bon revenir, et d'ailleurs, comment revenir ? 

Tu verras: les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes.

Alors ces femmes, ce nous qui fait bloc face à l'adversité, la déception, la douleur, l'harassement ou l'aliénation, continuent. Elles sont l'ouvrier, le blanchisseur ou le domestique parfait. Elles travaillent avec acharnement, sans rien dire, sans jamais se plaindre. Elles deviennent le maillon précieux vers une génération de japonais nés Américains qui, peu à peu, évoluent vers une intégration réussie. Elles entretiennent les coutumes mais véhiculent aussi les valeurs américaines. Elles sont à la fois le passé, et une nostalgie du Japon point toujours dans leur regard, et l'avenir d'une Amérique métissée.

En quelques dizaines d'années, on passe d'un début du vingtième siècle très archaïque à un vingtième siècle bien entamé dont on sent déjà le progrès et l'évolution, tant dans le quotidien que les mentalités.
Et puis arrive la Seconde Guerre Mondiale. On en connaît abondamment les horreurs du nazisme. On en connaît moins les horreurs des Alliés sous prétexte des exigences (lesquelles, déjà?) de la situation de guerre. Aussi, les Américains, ces sauveurs nombreux et braves, n'ont pas hésité à déporter, après moult restrictions des libertés, tous les japonais de la côte ouest, émigrés ou nés sur le sol américain, dans des "camps de relogement" qui rappellent étonnamment d'autres camps, à ceci près qu'il n'y avait pas d'extermination. N'empêche qu'alors, les êtres perdaient doucement leur identité, leur volonté, leur libre-arbitre, leurs libertés. Petit à petit, les êtres ont disparu, on les a oubliés. Nous les avons oubliés. 

L'une des nôtres les rendaient responsables de tout et souhaitait qu'ils meurent. L'une des nôtres les rendait responsables de tout et souhaitait mourir. D'autres apprenaient à vivre sans penser à eux. [...]

Beaucoup des nôtres avaient tout perdu et sont partis sans rien dire.

Certaines n'avaient jamais vu la mer fait partie de ces courts romans dont il y a beaucoup à dire et qui restent longtemps à l'esprit. Cette fameuse voix indéterminée, collective, omniprésente peut dérouter - déroute, même, nécessairement. Révéler l'originalité de chaque être et de chaque expérience à travers une unique voix impérieuse semble une gageure que réussit pourtant magistralement Julie Otsuka. Car cette voix unique parle au nom d'une identité partagée à travers la multiplicité des vies racontées. Aussi, elle ne saurait appauvrir, mettant au contraire en lumière l'appartenance primordiale de chacune des femmes du récit à une japonicité qui les sous-tend. Loin du pays, dépouillée de tout ce qui était connu, compris et intégré, c'est ce noyau identitaire qui leur permet de poursuivre, de continuer à vivre. 

Le roman fait circuler le lecteur vers un dépouillement progressif que, sans doute, ce nous révèle aussi. Dépouillement des liens de la famille, des traditions, des croyances religieuses, des sentiments, vers un ré-apprentissage douloureux, toujours mitigé malgré les efforts d'intégration parce qu'il ne saura jamais supplanter ce que l'éducation avait inculqué auparavant. Jusqu'à ce que ce ré-apprentissage soit lui-même balayé par un anéantissement progressif à cause de ce que l'on incarne, à cause d'une terreur collective injustifiée, bête et méchante à pleurer. A cet égard, Certaines n'avaient jamais vu la mer est nécessaire pour deux raisons : il rappelle d'une part que rien n'est tout blanc ou tout noir en période troublée de guerre et que les exactions ne sont pas l'apanage de l'ennemi, et il rappelle d'autre part qu'on est pas toujours loin non plus, nous contemporains, de reproduire certains balayages à l'emporte-pièce, par ignorance, par peur - et souvent par les deux à la fois. 

En somme, un roman d'une vive intelligence, qui véhicule quelques réflexions universelles nécessaires autour de l'identité, de la lecture critique de l'Histoire et de l'interrogation critique de l'actualité, construit autour d'une voix narrative originale, brillante et éminemment émouvante - ce qui ne gâche rien, bien au contraire. En somme, un roman magistral à lire - je pourrais difficilement mieux résumer ! 

 

Le mois américain.jpegLe Mois Américain 2016 chez Titine

1ère participation