02/05/2013

La source cachée de Hella S. Haasse

la-source-cachee-197171-250-400.jpg
La source cachée de Hella S. Haasse, ed. Actes Sud, coll. Babel, 2000, 140p.

 

Un été 1937 dans la campagne néerlandaise, Jurjen Siebeling se retire dans une mystérieuse maison familiale pour une période de convalescence. Littéralement envahie de feuilles et de roses, la bâtisse depuis longtemps laissée à l'abandon semble vivre et respirer, exhale un souffle hypnotique qui subjugue rapidement le scientifique. Il se laisse porter par l'atmosphère des lieux et se prend à rêver à cette Eline disparue depuis longtemps, passionnée de dessin et à la recherche d'un absolu fascinant. Il rencontre également le docteur Meindertz, qui tente de saisir encore des bribes d'Eline dans cette vaste demeure. Au fil de leurs discussions et de leurs pérégrinations où chacun est seul, toujours, l'intériorité de Jurjen se déploie en même temps que la végétation et tandis qu'il s'enfonce dans les jardins, il creuse ses aspirations et décortique les frustrations de son mariage avec Rina.

Quelle étrange surprise ! J'avais acheté ce petit livre chez un bouquiniste il y a longtemps et l'avais totalement oublié dans les méandres de ma PAL (qui semble devenir aussi touffue que la maison de Breskel). Et puis, comme toujours, c'est lorsqu'on a mille bouquins parmi lesquels choisir qu'on ne sait pas quoi lire. J'ai donc sorti méticuleusement plusieurs piles de livres qui ne m'inspiraient pas sur l'instant pour retrouver ce petit opuscule à la couverture peu engageante (il faut bien le dire, Actes Sud n'a pas été très inspiré sur ce coup là) mais dont les premières pages m'ont littéralement hâppée.

La plume de Hella Haasse m'a évoqué celle de Zweig dans ce déploiement luxuriant, raffiné et si ciselé du verbe. Elle brosse un tableau romantique et énigmatique où l'homme et la nature se confondent et se perdent. La nature devient l'incarnation de cet absolu auquel l'esprit l'humain aspire si ardemment, jusqu'à s'y brûler comme le frêle papillon. Eline et Jurjen sont de ces âmes folles qui cherchent le sublime dans l'existence et souffrent de ne pouvoir ni l'atteindre ni l'exprimer justement. L'art qu'ils tentent modestement d'user leur semble vain, insignifiant. Ils peinent de ne pouvoir posséder le génie suffisant à l'expression d'un souffle qui les dépasse.

De cette thématique pleinement dix-neuvièmiste, l'auteur tire en même temps le fil de la quête de soi. Jurjen n'est pas heureux en ménage. Sa femme Rina, la fille d'Eline pourtant, est particulièrement froide, mesurée, réfléchie. Elle ne comprend pas et réprime même les élans romantiques de son mari qu'elle juge avec mépris. Comment évoluer dès lors dans ce couple et comment se fait-il que Rina soit si différente de sa mère ? Petit à petit, la maison et ses vieux papiers lèvent le voile sur ce mystère.

Que vous dire si ce n'est que ce livre est absolument magnifique ? Il emporte, résonne, brille et fascine. Survolant nombre de clichés littéraires, Hella Haasse conte un récit d'une grande virtuosité méditative qui se lit avec délectation au petit matin, en écoutant les premiers oiseaux du jour.

J'ai eu une pensée toute particulière pour Laure en le savourant : je suis sûre que ce livre est fait pour toi ;)

 

1900jardin_monet_iris.jpg

Monet, Jardin à Giverny

22/03/2013

Daytripper de Fabio Moon et Gabriel Ba

daytripper 1.jpg

Daytripper de Fabio Moon et Gabriel Ba, ed. Urban Comics, coll. Vertigo Deluxe, 2012, 256p.

 

C'est l'histoire de Bras de Olivas Domingos ; ou devrais-je dire les histoires. Car chaque étape de la vie renferme en elle-même une histoire brillante et particulière dont on peut tirer un enseignement. Après laquelle, même, on pourrait mourir ?

Bras travaille à la rubrique nécrologique d'un journal. Il rend hommage chaque jour à mille et un défunts - en somme, il vit avec la mort. Le reste du temps, il aspire à devenir écrivain comme son père, le célèbre Benedito et rêve que sa vie prend une autre tournure.
Au fil des pages, le lecteur découvre une période différente de la vie de Bras dans un ordre aléatoire mais toujours plein de sens dans son évolution. Au terme d'un évènement majeur, Bras imagine chaque fois sa mort et sa chronique nécrologique - une manière de former le cercle de la vie sur cet épisode, de fermer la boucle et de repartir. Et la vie comme une infinité de boucles.

Lorsque j'ai choisi cette BD sur Priceminister à l'occasion du salon d'Angoulême, je m'attendais à quelque chose de chouette. En fait, c'est carrément un bijou ! L'objet en lui-même déjà est vraiment soigné et d'une épaisseur qui promet un voyage au long cours. Quand je l'ai eu en main, j'ai été vraiment surprise par une tel finition. Et puis, le contenu... Que vous dire ! C'est à la fois poétique et d'une lucidité qui érafle. Plus je pénétrais dans l'univers de Bras, plus je me disais que sa vie pourrait être celle de tout le monde, c'est en fait notre histoire ces fameux moments clés dont on ne ressort jamais vraiment indemne. Et puis plus j'avançais dans ma lecture, plus j'avais le coeur serré - c'est rare que je ressente ça pour une BD mais celle-ci était vraiment émouvante et vraie. On ressent quelque chose d'authentique qui touche immédiatement.

Une surprise totale et géniale ! Je ne regrette vraiment pas mon choix (j'en suis à combien de vraiment dans cette chronique là ? Non mais c'est parce que la BD est vraiment bien hein) et je vous conseille sans retenue de vous lancer dedans !

Par ici, la chronique de Natiora qui a été aussi emballée que moi.

Et pour la suivre sur la voie de la sagesse, je lui mettrais également la note de 20/20. Un grand merci à Priceminister pour cette découverte à l'occasion de La BD fait son festival.

 

2-thumb.4.jpg

Daytripper-5.jpg

Daytripper - Cena.jpg

14/03/2013

Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

blondel-et-rester-vivant.gif

Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel, ed. Buchet Chastel, 2011, 245p.

 

Vingt-deux ans et déjà l'expérience de la solitude. A dix-huit ans, le narrateur perdait son frère ainé et sa mère dans un accident de voiture ; quatre ans plus tard, il perd son père dans les mêmes circonstances. Si jeune et déjà plus d'attache, avec un décor en noir et blanc sous les yeux comme avenir dérouté.

"J'ai vingt-deux ans et je suis le dépositaire de leurs histoires inachevées. J'ai vingt-deux ans et je suis un reliquat de récits. Une survivance. Un putain de séquoïa."

Pour continuer à vivre, il largue tout : l'appartement familial, les meubles, le pays. Tout est bradé pour filer à l'anglaise avec Laure, l'ex-petite amie et Samuel le meilleur ami, dans un road trip salvateur aux USA, sur la route d'une chanson obsédante de Lloyd Cole à propos de Morro Bay. Au fil du bitume, au volant d'une improbable Thunderbird, il retrouve peu à peu les couleurs - le rose d'un lever de soleil et d'une propriètaire de motel, l'ocre du grand canyon, le rouge des joues de Laure ; il s'effondre aussi car comme une vieille blessure, c'est lorsqu'on commence à cicatriser qu'on a mal.

"A l'hôpital, l'interne de service a expliqué que, dans la demi-heure ou l'heure suivant l'accident, le blessé est comme anesthésié. C'est à ce moment-là qu'il faut opérer.
Ce n'est qu'une fois la plaie recousue que j'ai commencé à avoir mal. Mal, d'un coup, à hurler."

Et puis lentement, la vie reprend ses droits. Car il n'y a qu'un appel au fond : rester vivant.

"C'est de ça que j'ai envie.
D'une affirmation de l'existence. De m'installer dans la permanence. De prendre ma place dans la bataille fragile et pitoyable des êtres humains qui posent des fondations et montent des édifices en sachant pertinemment qu'un jour ou l'autre, tout disparaîtra."

 

Découvert par hasard au fil de beaucoup de blogs, j'avais complètement raté la sortie de ce livre en 2011 : comme quoi, on a beau se targuer de bien connaître l'actualité littéraire, il y en a toujours qui passent entre les mailles du filet (même si je me demande honnêtement comme ça a pu se tramer, vu l'engouement qu'il a eu sur la blogosphère, mais passons).

Lisant les chroniques enthousiastes de son dernier roman, j'ai préféré me pencher sur cet ouvrage-ci pour découvrir Blondel et j'ai plus que bien fait, tant la claque qu'il m'a mise est magistrale.

J'ai entamé le livre innocemment, en me disant que oui, le style était vraiment pas mal, l'histoire touchante et rudement bien menée mais tout en restant la tête froide - j'étais comme il faut être avec un bon livre, ni plus ni moins. Et puis, j'ai commencé à me sentir dans un étrange état - proche semble-t-il d'une empathie pour le personnage. J'avais l'impression de ressentir un mélange de solitude, de lucidité un peu brûlante, de vide étourdissant et d'étonnement. J'ai mis un sacré paquet de temps avant de comprendre que je ressentais physiquement le livre ce qui ne m'était, pour ainsi dire, jamais arrivé. A ce stade, j'en étais à la moitié et j'ai donc, logiquement, enchaîné la dernière partie sans m'arrêter. Je me suis ensuite attelée à tout un tas de tâches pratiques de la vie courante pour évacuer doucement cette lecture - du moins, me retrouver moi-même.

Cela étant fait, et cela étant dit, je ne peux que louer ce témoignage de vie ébourrifant. Point de pathos, que des kilomètres de vérité brute, de sensibilité pure et d'une langue enlevée et profondément lucide. Un des plus beaux hommages sur ceux qui partent - et surtout sur ceux qui restent - qu'il m'ait été donné de lire jusque là. Il n'y a pas à se poser de question : prendre la route, vivre - et surtout dévorer ce livre.