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17/05/2017

Amarres de Marina Skalova

amarres,marina skalova,étranger,autre,autrui,altérité,réflexion,bouc émissaire,eldorado,doxaJ'ai erré d'abord. Le vent me fouettait le visage. Mes cheveux voletaient autour de ma tête. Mes pieds s'enlisaient dans le sable. [...]

Le jour déclinait. Il semblait rougir de devoir disparaître. p. 10

Un narrateur anonyme débarque un soir sur une île inconnue. Nous ne savons pas même à quelle période se déroule le récit. Certains indices inclinent l'esprit à le situer à la fois proche et loin de nous, dans un espace-temps qui existerait de toujours : celui des contes.
A sa manière, en effet, Marina Skalova nous raconte le conte cruellement moderne car il n'a jamais cessé d'exister de l'autre, de l'étranger, celui qui n'est pas d'ici. Le voilà qui arrive de nulle-part, seul, démuni mais non point stupide, avide de connaître un eldorado paisible dont on lui a tant parlé. Ses espoirs se heurtent à l'incompréhension, au rejet, à la solitude et aux idées reçues qui ont la dent dure. Quelques lueurs de bonté jalonnent son chemin, hélas trop rares et trop éphémères. Même elles, finissent pas se laisser engluer dans la doxa toute puissante. Il ne faut pas grand chose pour que l'autre, l'étranger devienne le bouc émissaire de tous les maux : réponse commode à des phénomènes plus grands que lui mais que la communauté ne veut pas ou ne sait pas analyser et comprendre. 

Quand le soleil se couchait, des ombres rougeâtres recouvraient le ciel. La brume enveloppait les cimes des arbres. Leurs reflets se heurtaient aux nuages. Le silence était à son apogée. p. 52

Impossible de ne pas faire quelques parallèles avec l'actualité en lisant ce premier récit de Marina Skalova, jeune poétesse et traductrice. Cependant, il ne se limite pas à la critique de circonstance et offre plutôt une réflexion universelle et intemporelle sur la question de l'autre et du rapport que l'on peut, qui que l'on soit, entretenir avec cette altérité. En somme, Marina Skalova invite chaque lecteur à faire son propre examen. Elle ne propose pas un point de vue - le récit, bien plutôt, cultive une certaine neutralité du ton avec ces phrases courtes, lapidaires bien que poétiques, et cette économie drastique de la forme - mais invite chacun à faire sa propre critique et à nourrir sa propre réflexion. 

On sent au fil de la lecture, la volonté d'esquisser un tableau, de jouer une scénettes en ombres chinoises : de suggérer. Au lecteur de dire. L'auteure, elle, insuffle la dynamique. J'ai aimé découvrir un tel projet que je trouve aussi ambitieux que pertinent. J'aime qu'un auteur en appel ainsi aux lecteurs à venir, leur fasse confiance et les interroge. Toutefois, je dois reconnaître qu'une forme aussi ramassée, elliptique, concise est d'une exigence folle. Elle doit tout dire en peu de mots. Chacun de ces mots doivent être précieux et pertinents, imposer leur extrême nécessité. Une pointe de déception se glisse sans doute ici dans ma lecture de ce texte : certains morceaux manquent à mon sens de la force, d'une tension suffisante pour apparaître indispensables. Je me suis surprise à trouver à l'occasion quelques longueurs, le comble dans un récit aussi court ! Sachant l'auteure poète, sans doute attendais-je aussi un peu plus de poésie, quelque chose de plus exigeant dans la forme - ce qui survient à la fin mais peut-être un peu trop tard à mon goût. Mais qu'à cela ne tienne ! Il s'agit là d'un premier récit et ce qu'il propose est malgré tout de très bonne qualité, ne serait-ce que pour pour provoquer notre regard aiguisé. 

C'est là que un homme deux hommes a lancé ont lancé un pavé les pavés la foule les pavés s'est ruée sur moi les pavés cachés à côté de la fontaine la foule a jeté les pavés une pluie de une pluie une pluie de pavés les pierres sur la place les pierres comme des balles des obus les pierres au son de les cris meurtrier voleur blasphème assassin les pierres les pavés d'abord la poitrine puis le crâne le ventre criblé t r o u é  t r a n s p a r e n t la p o it ri n e à n o uv e a u le vi sa ge la mâch oi re le n ez le s t y mp ans sifllent saignent uuuuuhhuuuuuuuurlent à mort le sexe b ro yé é cr a a br ou i llé l a t ê t e la t êt e   p. 78

Amarres de Marina Skalova, L'Âge d'Homme, 2017, 79p. 

12/04/2017

Rendez-vous poétique avec Joachim de Cédric Le Penven (et quelques considérations sur l'achat de poésie en librairie au passage)

Joachim.jpgDe ces découvertes augustes, lumineuses, au gré du printemps et des belles librairies indépendantes (en l'occurrence, la chouette librairie Page et plume à Limoges).

De Cédric Le Penven, je n'avais jamais entendu parler. C'est malheureusement souvent le lot des poètes contemporains, absents de la plupart des magazines littéraires, même de ceux de bonne qualité (une pensée affectueuse, toutefois, au Matricule des Anges qui met souvent la poésie à l'honneur dans ses pages).  Il n'y a bien que dans les revues poétiques qu'on peut les croiser mais encore faut-il les croiser, elles ! C'est encore plus périlleux d'en saisir une sur son chemin que de rencontrer un poète inconnu en grandes surfaces culturelles. L'univers poétique, donc, se vit et se survit, clôt sur lui-même semble-t-il.

Et puis, heureusement, il arrive quelques libraires délicieuses pour entretenir encore un rayon ou deux de ce genre littéraire foisonnant. C'est l'occasion pour la cueilleuse que je suis de picorer de belles découvertes - car si j'aime la poésie, j'aime surtout la sentir avant de l'embarquer chez moi, la feuilleter, la voir, la respirer, la laisser vibrer. L'extrait ne saurait faire le moine, en poésie encore plus que dans tout autre genre littéraire, aussi j'aurais bien du mal à acheter un poète sans l'avoir éprouver auparavant (ce qui me conduit fréquemment à rester des heures dans les rayons de librairies avec les deux/trois mêmes livres entre les mains pour être sûre que le courant passe entre eux et moi - mais nous sommes entre gens de lettres et de bon goût, je suis sûre que vous me comprenez !)

Un récent passage chez Page et Plume donc, et voilà que survient Joachim de Cédric Le Penven aux très belles éditions Unes, tout en pureté et sobriété (Que j'aime ce papier un rien épais, granuleux sur lequel les lettres semblent s'éclairer !). 
Dans ce dernier recueil, le poète brode le cheminement d'un devenir père compliqué, long, jalonné d'attentes et d'angoisses ; qui, progressivement, ramène au centre de l'être. A mesure que l'enfant grandit, le père est rappelé à sa propre enfance à travers les lieux connus et la fréquentation des espaces naturels. L'entremise sensorielle est le vecteur de souvenirs redevenus vivants. Il s'agit de les goûter autrement et de les désapprendre tout à la fois. Telle est peut-être la seule vérité de la paternité : savoir que l'on ne sait rien et en être joyeux. Évoluer par le regard de l'autre, à travers le partage de l'incertitude et des jours nouveaux. Il était question de broder le devenir père et, à mesure que le recueil progresse, on se demande si cette broderie ne consiste pas à découdre : comme un travail en négatif. 

Le travail poétique de Cédric Le Penven apparaît comme le moyen de tâter les chemins tortueux et les goulots étroits du passage d'un état à un autre. Joachim est le livre de la gestation dans lequel l'enfant n'est pas le seul à naître : l'écriture comme acte de naissance à soi, au monde, grâce à l'autre. Cette transformation est indéniablement délicate, non sans heurt, sans crainte de l'incapacité, de l'incomplétude, des failles très longtemps comblées grossièrement et remises à nu. Par ce travail de l'ombre nécessaire, cela crée un livre lumineux, plein d'une émotion brute, sincère et universelle. Exactement un livre de printemps. 

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poésie,poète,cédric le penven,unes,page et plume,joachim,devenir,père,cheminement,gestation,écritureJoachim de Cédric Le Penven, Unes, 2017, 108p. 

22/02/2017

Rendez-vous poétique avec Harry Szpilmann et Pina Bausch


Liminaire l'ombre.jpgDire la poésie est déjà une gageure.
Mais lorsque cette poésie déroule comme vagues les élans fulgurants de ce qui, par essence, déborde, ne se contente pas et ne saurait être contenu, les mots par-dessus les mots deviennent carrément tarte à la crème. 

Je vais donc limiter les miens afin de ne pas trop donner dans la pâtisserie de supermarché. Seulement vous dire que j'ai littéralement reçu la marée par tous les pores à la lecture de ce dernier recueil de Szpilmann, par lequel je fais sa connaissance. Liminaire l'ombre ou la brèche d'embruns par laquelle or, lumière et puissance du vivant viennent fouetter les neurones apathiques du lecteur trop installé dans ses habitudes littéraires. Il rappelle à quel point création poétique est avant tout mouvement, respiration, insurrection, prolifération. C'est le serpent qui creuse, pénètre, enroule. 

Il fallait le talent de Szpilmann pour livrer cet instant-là de l'ouverture et y faire palpiter l'innommable, "cette pulsation native/anticipant une débauche de lumière" (p. 67). Aussi, je lui laisse place. Qu'il coule à flots aux regards des curieux. 

*

Dans l'épaisseur irrésolue
de vivre, 

avec des signes comme
des soufflets
                      - écrire

ou inciser l'opacité, 
y affiler un filet d'eau,
un filon d'air, 

une échancrure de transparence
où s'emploierait
le surcroît de l'errance. 
p. 20

 

*  

Ce que le jour, clair éclatement, accueille en ses évents : la chair des mots, volée incestueuse taillant en sa radiance sa teneur abrasive.
p. 48

 

Béance, effondrement du cours : veine étoilée propice
           à toute germination, à l'arche claire
                            des floraisons. 
p. 62

 

*

Qu'elle se fende, se fonde, et fasse entendre, depuis sa veine défaufilée jusqu'aux incalculables orbites de glace, le tournoiement du jour à l'épreuve du vertige qui le traverse, et que, fêlée, ouverte, offerte, elle fasse entendre au point d jour, les vibrations de verte ivresse à l'assaut de nos encres qui, tisseuses musicales, contraignent le chaos à l'éclosion d'un chant d'agaves et de pavots. 
p. 84

 

*

Dans l'illusions de sauge que l'on piétine, de pierres que l'on convoque, de niveaux que l'on tire comme des balises au corps du texte - dans la doublure de ce qui sans jamais se laisser prendre incessamment se donne, 
                                                                                                                                                        c'est elle
qui même nos lymphes à la lavande comme à l'éclair, c'est elle qui mène la bouche à la brûlure, c'est elle, entre nos mains, entre nos lèvres, qui entretient la manœuvre alchimique d'une langue qu'un pas de danse trahit avec éclat. 
p. 90

 



Une fois n'est pas coutume, ce n'est pas dans les arts plastiques que j'ai trouvé écho à ce surgissement : tout, même vidéos ou installations, me paraissait, à force de recherche, d'une fadeur qui ne révélait pas l'énergie folle de la poésie de Szpilmann. Au final, il m'est apparu naturel de me tourner vers cet autre art dont elle est l'essence, avant même de re-feuilleter le recueil et constater que le poète l'avait lui-même évoquée : la danse. Et particulièrement celle de Pina Bausch qui m'inspire un mouvement de respiration primordial, un débordement de soi à l'autre. N'ayant su choisir, je vous laisse sur le court mais puissant Lilies of the valley et le plus long et foisonnant Rite of the Spring

Danser, écrire ou maintenir sa flamme à flot
            à la suture de toute lumière.
p. 74

 

Liminaire l'ombre de Harry Szpilmann, Le Taillis Pré, 2016, 96p. 


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