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26/09/2018

Instantanés d'Ambre de Yôko Ogawa

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On pense souvent à tort qu'il a des problèmes de vue, mais non. En réalité, il a sa manière bien à lui d'observer le monde, différente de celle des autres. il ne se contente pas de regarder le point qui se trouve présentement devant ses yeux : il accueille aussi la continuité des instants passés et à venir. C'est seulement à travers l'ambre au fond de lui que s'écoule le temps tel qu'il est. 

Son enfance résonne particulièrement à son esprit. Jusqu'à l'âge de huit ans, il portait un nom qu'il lui a fallu oublier après le décès de sa plus jeune sœur. Sa mère ne s'est jamais remise de cette mort soudaine qu'elle a imputée au chien maléfique. Pour en protéger ses trois autres enfants, elle les emmène dans une vieille maison humide et un brin délabrée, leur fait désigner un objet du monde dans une encyclopédie qui sera désormais leur nouveau nom et les tient ainsi reclus. Opale, Ambre et Agate vivent à présent seuls dans leur bulle. Ils revêtent couronne, ailes ou queue de lapin, s'inventent des jeux dans le jardin et feuillettent sans fin les ouvrages que leur père a jadis édités. Le moindre gratteron posé sur la surface lisse des jours identiques est source d'histoires rocambolesques, d'aventures et dessine un dehors qu'ils fantasment et redoutent à la fois. On sait dès le départ qu'ils sortiront, qu'ils seront séparés. secourus, nous dit-on. Pourtant Ambre ne cesse de se remémorer cette enfance particulière dans ses dessins, ces folioscopes en marge des encyclopédies qu'il décalque de son œil d'ambre. 

Le ciel était pur et lumineux, les rayons du soleil étaient tièdes. Les arbres dont les feuilles peu de temps auparavant avaient jauni les avaient perdues et leurs branches dénudées brillaient couleur d'argent dans la lumière. A travers elles l'avion de papier traçait son chemin. Petit bond, oscillation du talisman, trace blanche dans les airs, courbe des ailes dans le ciel, chaussures dispersant les feuilles mortes, souffle précipité. Ces scènes l'une après l'autre se reflétaient dans l’œil gauche d'Ambre. Comme si Agate se mettait à courir dans un coin de l'encyclopédie. La légère vibration des ailes tremblotantes correspondait au souffle du tournoiement. 

Ce livre-là est le quatrième que je lis de l'auteure ; je commence à avoir l'habitude. Yôko Ogawa est une créatrice d'univers ténus, en équilibre entre l'onirisme pur et la cruauté. En clair, elle infuse dans la littérature cet esprit si particulier de l'enfance et des contes.
Comme eux, on pourrait penser de prime abord que tout est paisible, et en effet, l’œil des enfants, les récits des contes, ont cette capacité de discerner des merveilles dans l'apparente banalité. Tout est nouveau, lumineux, extraordinaire. Tout recèle un univers miniature. Pourtant, de notre point de vue d'adulte, ces merveilles reproduisent des schémas. Les dialogues ne sont pas toujours d'une intensité foudroyante... La simplicité des merveilles nous apparaît alors surface un peu trop plane et le plaisir de lire Ogawa flirte avec la blancheur et l'ennui.
Si l'on parvient malgré tout au-delà de cette morne plaine, on découvre quelques reliefs escarpés. Ils ne s'offrent pas à la vue facilement, ils se cachent. Il y a, dans l'oeuvre d'Ogawa, cette pudeur japonaise des émotions qui se délivre autrement, se fait désirer avant de se dévoiler. Ce cheminement qui apprend l'humilité et la patience, en plus de nous faire plonger dans une culture si éloignée de la nôtre, me touche et me séduit à chaque lecture. C'est à la fois une rencontre et un apprentissage. Dans Instantanés d'ambre, le récit de cette mère mal aimante est en fait d'une violence inouïe. Le mensonge, la terreur et la solitude régissent le quotidien des enfants ; ils se cristallisent autour d'une mort devenue plaie béante. 

On ne sait jamais trop où l'on est, finalement. Est-ce un rêve ? Un conte sans prétention ? Une fable, une esquisse, un croquis presque effacé ? Au contraire, opère-t-on une plongée vertigineuse dans l'inconscient humain le plus sombre et le plus torturé ? Ce jeu d'équilibriste n'est sans doute pas fait pour tous les lecteurs - certains s'ennuieront et je le comprends (bisous copinette) - mais décidément il me fascine et m'invite à saisir les instants autrement. La lecture d'Ogawa va plus loin, chez moi, que le simple plaisir littéraire. Ces œuvres m'interpellent et me questionnent. Je n'en ressors jamais tout à fait la même qu'auparavant et j'aime ça. 

Ses oeuvres ressemblent à des poussières d'étoiles sans nom abandonnées, solitaires dans le vaste ciel nocturne. Elles clignotent en un endroit sans même échanger avec les lumières émises par les autres étoiles, sans même vouloir se faire remarquer par quelqu'un. [...] Il se peut que cette voix ressemble à un accompagnement miséricordieux des bruits dissonants dont déborde le monde. 

[...]

Je n'ai jamais rencontré auparavant un être humain parlant de cette façon. C'est un peu comme si quelque part dans les sous-bois des fées échangeaient des communications secrètes. 

 

Livres précédemment lus et chroniqués de Yôko Ogawa : 

Les tendres plaintes, Petits oiseaux, Cristallisation secrète 

16/12/2017

Neverland de Timothée de Fombelle

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J'étais parti à l'aventure. Je cherchais la lisière du pays perdu. Je le reconnaîtrais à sa lumière. 

Il était une fois un homme qui partait à la recherche de l'enfance. Littéralement.
Il prépare son baluchon, emmène cartes, boussole et carnets dont il se délestera progressivement et prend la route sur son fidèle destrier, compagnon indispensable du voyageur des pays imaginaires.
Au fur et à mesure du périple, il croise nombre de souvenirs, dont on découvre qu'ils sont aussi fondateurs de l'homme que de l'écrivain - ainsi le passage à l'âge adulte est-il la demande d'écrire un texte par et pour son grand-père.
A chacune de ces étapes, il sent une présence étrange et pénétrante : il est suivi. Il semble que ces contrées broussailleuses de l'enfance, où ronronne le ruisseau et bleuissent les mûres, sont aussi celles des mystères qui suivent autant qu'elles accrochent les adultes. 

Il y a des petites traces dans la boue, au bord du marais. C'est l'aube. La brume flotte sur l'eau. Mon cheval m'attend dans les roseaux et surveille mes bottes posées sur la rive. 
De l’œil, je suis les traces qui flânent jusqu'à l'eau. Quelqu'un est venu pour boire ici. 

Décidément, la distinction entre roman jeunesse et roman adulte n'aura jamais été aussi vaine que dans le cas de Timothée de Fombelle. J'ai retrouvé très exactement dans ce Neverland la même poésie de l'enfance, où tout devient magie et aventure, que dans Le livre de Perle et les ai d'ailleurs dévorés tous deux pareillement, sous un plaid et avec une tasse de thé - mes propres montures pour sillonner les territoires fabuleux qu'offre la littérature. Ce qui crée la nouveauté dans ce titre, et le fait passer du côté obscur de l'adulte, est le dévoilement de l'écrivain derrière ses figures chimériques. Timothée de Fombelle se livre, évoque des instants clé ou la maison de son enfance ; sous sa plume, ces derniers deviennent  flambeau dans la nuit ou île abandonnée. 

L'enfant commence par être cet instant suspendu, désarmé, qui faillit comme un bouchon au milieu de la mer et regarde autour de lui. 
Et quand il sera ivre d'avoir senti, quand il aura tapissé l'intérieur de ce qui l'entoure, il se mettra à imaginer. 

Je dois dire pourtant que, même s'il m'a semblé retrouver en tout point le Timothée de Fombelle que j'aime, j'ai été globalement déçue ici. Ce fameux pas de côté qui fait de ce récit un pont étonnant entre imaginaire et autobiographie, est finalement celui qui fait perdre du sel à l'ensemble. J'aime passionnément Fombelle lorsqu'il crée des mondes ; je l'ai trouvé moins saisissant dans le récit poético-imaginaire de sa banalité personnelle, même au galop sur son cheval, et même à la recherche d'indices derrière les buissons. On a très vite fait le tour de la métaphore qui s'étire péniblement, accompagnée de quelques autres qui ressortent les poncifs littéraires du placard - ainsi les absents deviennent fantômes, à titre d'exemple. Aussi, arrivée à la moitié du livre, je me suis ennuyée. Tout est raconté délicieusement car c'est toujours Timothée de Fombelle à la plume. Tout est doux, moelleux et charmant, un peu comme les guimauves de monsieur Perle, voyez-vous. Mais dans ce titre-là, décidément, il a manqué d'un ingrédient. Je me demande si ce n'est pas précisément cet ingrédient indispensable de l'enfance qui a été laissé sur le carreau : la folie, celle qui nous pousse en dehors de nous-mêmes pour créer du nouveau. 

Seule la beauté console. Alors je m'allongeais dans des bassins profonds. Je me laissais porter par l'eau venue d'en haut. 

Je rentrais chez moi . 

18/11/2017

Les sangs d'Audrée Wilhelmy

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Les sangs d'Audrée Wilhelmy, Léméac, 2013, 156p. 
(Egalement publié aux éditions Grasset)


les sangs,audrée wilhelmy,léméac,grasset,conte,barbe bleue,meurtrier,séducteur,femmes,amour,passion,sadomasochisme,attirance,réécritureLes livres lus commencent à s'accumuler dangereusement (et c'est comme qui dirait la problématique récurrente de cette époque de l'année)... Il est grand temps que je me colle au blog ; la perspective d'oublier progressivement mes lectures me broutant le chou menu. 

Au chaud dans sa légende, je me sens loin des femmes de mon ascendance. 

J'attaque avec cette première lecture pour le mois québécois chez Karine et Yueyin. (On n'est jamais que le 18. Je suis large.) J'ai entendu parler pour la première fois de ce roman d'Audrée Wilhelmy chez ma copinette Topinambulle*, qui me l'avait ensuite gentiment offert dans un super colis spécial littérature québécoise. J'avais été fort interpellée par cette histoire de réécriture de conte servie par une plume organique ; je pressentais un texte  fort, dérangeant et original et j'attendais donc le bon moment pour le lire (comme c'est le cas pour toutes les lectures, me direz-vous, mais à plus forte raison pour celles de cet acabit.). (Promis, après j'arrête avec les foutues parenthèses). 

Je suis la Lune, c'est après moi que hurlent les bêtes ; les hommes sont des bêtes, l'écrevisse tapie dans l'eau est la folie qui les guette. 

L'une des constantes qui saute aux yeux dans tous les contes, c'est ce sacré narrateur extérieur qui sait tout sur tout - sans nous dire finalement jamais grand chose. Aussi, chez Perrault, Barbe Bleue est une ordure despotique, et manipulatrice à qui sa dernière femme tente désespérément d'échapper. Pour résumer, c'est l'histoire du monstre sanguinaire et de la gentille (et trop curieuse) princesse. Audrée Wilhelmy prend exactement le contre-pied de ce postulat en faisant de sa réécriture le récit très subjectif des sept femmes de Féléor Barthélémy Rü, à qui elle donne également la plume au fur et à mesure des morts.
Et dès le tout premier journal, celui de Mercredi Fugère qui connut Féléor dans son enfance tandis qu'elle n'était qu'une modeste employée de la maisonnée, le masque tombe : c'est la femme qui invente l'Ogre. Féléor n'était alors qu'un jeune garçon comme les autres. Peut-être un peu plus beau ? Peut-être un peu plus énigmatique ? Il n'était, en tout cas, rien de ce que Mercredi Fugère a vu en lui avant qu'elle ne l'écrive. Une fois les mots posés sur le papier, Féléor est devenu plus qu'humain, ce mythe que l'on connaît : un personnage qui dépasse la mort. 

Et il l'a bien compris, Féléor. Ce n'est pas pour rien qu'il réclame à chacune de ses épouses, qu'il ne contraint nullement, d'écrire ce cheminement trouble qui les a conduites à plonger volontairement dans la gueule du loup. On est scotché, évidemment. La plume d'Audrée Wilhelmy est aussi dérangeante qu'elle est poétique et sensuelle. Elle est fine et ambiguë aussi : les stéréotypes du conte tombent pour laisser place à des personnalités complexes  qui ne revêtent les costumes du maître ou de l'esclave que pour mieux jouer à vivre intensément. Là où souffrance et plaisir se mêlent. Fort de l'expérience du journal de Mercredi, on garde tout le long la pensée que toutes ces vérités froides ou exaltées selon les épouses ne sont jamais que des rideaux pourpres agités aux yeux du lecteur. Les femmes de Féléor contentent, comme ultime cadeau à la postérité, une certaine soif naïve de connaître ce qui ne peut l'être : avoir un aperçu des âmes tortueuses. En cela, pulsion meurtrière mise à part, nous tenons fort de l'Ogre ; nous aimons savoir. 

Avant de tuer, il a besoin de se voir comme un personnage de livre, il a besoin de savoir qu'il existe dans les mots de quelqu'un d'autre. 
J'ai décidé d'écrire aujourd'hui pour lui faire croire que je le laisserais me tuer bientôt. Ensuite, il devra attendre encore longtemps. 

Honnêtement, je ne m'attendais pas à apprécier autant. C'était véritablement puissant et cinglant, de ces petits récits originaux qui brassent en peu de pages des problématiques passionnantes et qui n'ont pas froid aux yeux. Je viens tout juste de découvrir dans la foulée qu'est paru un nouveau livre de l'auteure en cette rentrée littéraire 2017, Le corps des bêtes. D'après le résumé, il s'annonce encore plus dérangeant que le précédent. Inutile de dire qu'il a immédiatement rejoint ma wishlist (d'ici, évidemment, que la France distribue correctement la littérature québécoise, c'est cependant une autre histoire. A bon entendeur...).

 

les sangs,audrée wilhelmy,léméac,grasset,conte,barbe bleue,meurtrier,séducteur,femmes,amour,passion,sadomasochisme,attirance,réécritureQuébec en novembre chez Karine et Yueyin

 

*A ce propos, si quelqu'un parmi vous sait comment je pourrais la contacter, je lui serai gré de m'en informer ! Toutes mes tentatives se sont jusqu'ici soldées par des échecs...