30.08.2011

Ce que je sais de Vera Candida de Véronique Ovaldé

De ces livres qu'on laisse s'endormir sur une étagère après leur sortie puis qu'on finit par aller repêcher à force de critiques enthousiastes (bis) et avant de s'aventurer dans le dernier en date.


 

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Ce que je sais de Vera Candida de Véronique Ovaldé, Editions de l'Olivier, 2009

 

On pourrait penser qu'il y a un projet un peu fou, un peu fleuve, à vouloir parler de quatre générations de femmes qui se suivent et se parlent à peine. S'apprennent dans les gestes. Un projet un peu zolien dans cette lignée tissée de défaillances et une sorte de fatalité ; l'absence de l'homme si vivace dans le non-dit.
Il y a Rose, la grand-mère libre et musculeuse, Violette l'insouciante lointaine, Vera Candida, celle qui part et Monica Rose, celle qui ignore tout cela. Elles font comme elles peuvent dans cette Amérique du Sud moite et fantasmée.

Or, ce livre enchanteur a bien plutôt à voir  avec le conte et sa subtile gravité. Les territoires imaginaires transportent tandis que se dessine la vie, la vraie, celle qui écorche, qui assombrit le regard et fait plisser les sourcils de Vera Candida. Et cette fantaisie du phrasé manié à la perfection, aussi impitoyable que malicieuse nous parle comme si de rien n'était de transmission filiale et du destin des femmes libres. Il y a tout simplement un petit quelque chose qui fait mouche par tant de justesse.

Quel délice de découvrir une conteuse si originale! (et oui, bizarrement, raconter des histoires quand on est écrivain, ce n'est plus une évidence)
Et puis, on se rend compte que le roman lui même est la vie : ce tourbillon qui revient toujours à son point de départ. On ne fuit pas ce qu'on est, on apprend simplement à l'assumer ; pourquoi pas à l'aimer.

 

*

 

Extrait :

 

"Rose Bustamente fut une grand-mère formidable. Elle débitait des sentences à tout bout de champ et Vera Candida les notait (du coup elle avait en permanence un petit carnet et un minuscule crayon de bois dans la poche de son short pour noter les phrases de sa grand-mère et pouvoir les relire à loisir, y réfléchir et les relire, tenter d'y déceler du sens, et puis abandonner et se dire, Ce sera pour plus tard, comme si elle avait engrangé des noix de cajou pour parer à une famine à venir).

Il y a des gens qui pensent qu'il suffit que vous leur plaisiez pour qu'ils aient droit à votre corps, énonçait souvent Rose Bustamente.

Attends la coïncidence des corps, ajoutait-elle.

Il faut que tu ne saches plus où commence ton corps et où finit celui de l'autre, complétait-elle.

Elle disait que c'étaient des choses qu'on devrait enseigner à l'école et que ça éviterait à des filles comme elle ou Violette de devenir des putes ou bien des femmes mal mariées. Quand sa grand-mère parlait ainsi, Vera Candida se sentait sceptique et un peu perdue, comme si elle s'était retrouvée sur un morceau de banquise en pleine débâcle avec l'eau de mer qui recouvrait peu à peu la glace. "

 

 

27.08.2011

O Solitude de Catherine Millot

 

Que les choses soient claires dès le départ : je suis désappointée et c'est peu de le dire. Aussi, vous excuserez le ton acrimonieux de mon billet, il n'a d'égal que ma déception à chaud (ensuite, j'irai bouder dans un coin telle Sophie Senoble)


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O Solitude de Catherine Millot, Gallimard, coll. l'Infini, Août 2011


L'ouvrage est sous-titré roman. Ce doit être une petite facétie commerciale de l'éditeur car ce n'en est pas un. Cela se veut plutôt comme une longue méditation sur la solitude, ponctuée de petits plaisirs quotidiens, de soleil entre les rideaux, de flashbacks et de balades chez les grands auteurs référents. Où il serait question de joie intérieure et de territoires infinis.

SAUF QUE. Parce qu'il y a un "sauf que". Là où je m'attendais à goûter à quelque chose de lumineux, de poétique, d'aérien et, n'ayons pas peur des mots, de spirituel (et il faut dire que l'élogieuse critique de Télérama va en ce sens), je n'ai trouvé qu'un énième verbiage égocentrique avec ce sacro-saint JE usé jusqu'à la moelle. On apprend donc des choses passionnantes comme les détails de sa croisière en Italie, ses premiers amours, le fait qu'à douze ans, elle adorait les fêtes foraines etc. Autant dire que ce soir, j'irai me coucher remplie de tout un tas d'informations essentielles à ma survie.

Vous allez me dire, elle pourrait partir de là pour s'élever mais non. On en reste une psychanalyse ras la mousse.

Alors oui, il y a tout de même des passages constructifs et l'auteur a indéniablement un talent d'écrivain - pour preuve l'incipit cité en 4eme de couverture d'une magnifique poésie. Mais ils sont tellement noyés dans l'égocentrisme qu'on ne parvient plus vraiment à les apprécier.

Si je peux me permettre d'y aller de mon conseil perso, vous pouvez faire l'impasse sur ce bouquin pour la rentrée.

 

*

Un morceau au hasard :

 


"A treize ans, j'avais cru découvrir, en quittant la Finlande, dans l'imminence du départ qui donnait à toute chose une intensité jamais éprouvée, l'essence même du désir. Il naissait donc de la séparation et de la perte. J'en avais conçu, en ce temps où j'essayais de faire de nécessité vertu, un idéal de détachement par lequel je croyais faire miens ces arrachements. La perte, j'eus à cet âge la prétention de la vouloir, de la revouloir sans cesse, et conçus le projet d'imprimer à ma vie ce rythme d'exils alternés de retours. Mais de retours à quoi ? Car, en vérité, il n'y avait pas de retour, si ce n'est à un entre-deux, une sorte de no man's land. Le pays natal n'existait pas pour moi.

Est-ce pour cela qu'à rebours de ce que j'avais pris pour une révélation, je me suis, par la suite, appliquée à ne plus quitter cette ville de Paris que je n'aimais guère, ne pouvant plus, ne voulant plus vivre ailleurs que là où j'essayais désormais de m'arrimer?"

 


critique,littérature,solitudeChallenge 1% de la rentrée littéraire 2011

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25.08.2011

Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates de M-A Shaffer et Annie Barrows


De ces livres qu'on laisse s'endormir sur une étagère après leur sortie puis qu'on finit par aller repêcher à force de critiques enthousiastes de toutes parts (Merci Mélie !)


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Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Nil, 2009/ 10/18, 2011

 

1946. Juliet, londonienne trentenaire, est en pleine tournée de promotion pour son dernier livre. Elle connait le succès grâce à une compilation d'articles humoristiques publiés sous pseudonyme chez Stephens & Stark.
Juliet aspire maintenant à d'autres horizons littéraires. Fini le pseudo, fini l'humour : il est temps de passer aux choses sérieuses. Sauf que l'inspiration fait défaut.

Et voilà qu'arrive une lettre sortie de nulle part, point de départ d'une correspondance truculente et pleine d'affection avec le cercle littéraire de Guernesey. De fil en aiguille, ces étrangers deviendront ses amis, sa famille et la source de son futur roman.


Dawsey dit de Juliet qu'elle a un tempérament solaire et on pourrait l'attribuer au roman tout entier. Touchant, drôle et profondément humain (comme le souligne si bien la 4eme de couv), ce livre se boit comme du petit lait avec le sourire aux lèvres.
D'anecdotes de guerre en propos du quotidien, c'est un hymne joyeux à la lecture et à l'amitié. Au partage en somme. A lire sans modération pour prolonger en douceur le goût des vacances.

 

*



Je vous laisse quelques petits morceaux choisis pour vous régaler par vous mêmes :

"J'adore faire les librairies et rencontrer les libraires. C'est vraiment une espèce à part. Aucun être doué de raison ne deviendrait vendeur en librairie pour l'argent, et aucun commerçant doué de raison ne voudrait en posséder une, la marge de profit est trop faible. Il ne reste donc plus que l'amour des lecteurs et de la lecture pour les y pousser. Et l'idée d'avoir la primeurs des nouveaux livres.
[...]
Je trouvais incroyable à l'époque - et encore aujourd'hui - qu'une si grande partie de la clientèle qui traîne dans les librairies ne sache pas vraiment ce qu'elle cherche, mais vienne juste jeter un oeil aux étagères avec l'espoir de tomber sur un livre qui répondra à son attente. Puis, quand il sont assez futés, ils vous posent les fameuses trois questions : 1. De quoi ça parle? 2. Vous l'avez lu ? 3. C'est bien ?
Les vendeurs bibliophiles pur jus - comme Sophie et moi l'étions - sont incapables de mentir. Nos visages nous trahissent immédiatement. Un sourcil arqué ou un coin de lèvre relevé suffit à trahir le libre honteux, et incite les clients futés à demander autre chose. Nous les conduisions alors de force vers un opus précis que nous leur ordonnons de lire. S'il leur déplaît, ils ne reviendront jamais ; mais, s'ils l'apprécient, ils seront clients à vie."pp 27-28

 

"Isola nous a raconté que, lorsque sa Mamie Phine avait neuf ans, son père a noyé son chat. Apparemment, Muffin est montée sur la table et a léché le beurre. Il n'en a pas fallu davantage à ce type infect pour fourrer la bête dans un sac en toile, le lester de quelque pierres et jeter le tout à la mer. Puis il a rencontré Phine qui rentrait de l'école et lui a raconté ce qu'il venait de faire en ajoutant : "bon débarras".
ll s'est rendu à la taverne en titubant, abandonnant l'enfant, assise au milieu de la route, pleurant toutes les larmes de son corps.
Un attelage est alors arrivé à vive allure et s'est arrêté à un cheveu d'elle. Le cocher s'est levé de son siège pour l'incendier mais son passager, un homme de grande taille vêtu d'un manteau sombre au col de fourrure, est descendu. Il a demandé au cocher de se taire et s'est penché sur Phine pour lui proposer son aide.
Phine lui a dit que personne ne pouvait l'aider. Muffin était partie pour toujours ! Son papa avait noyée sa chatte. Elle était morte. Elle ne la reverrait plus jamais.
L'homme a répondu : "Bien sûr que non, Muffin n'est pas morte. Tu ne sais pas que les chats ont neuf vies?" Phine en avait entendu parler oui. "Eh bien, il se trouve que je sais que ta Muffin n'en était qu'à sa troisième vie, si bien q'il lui en reste six."
Phine lui a demandé comment il le savait. L'homme a dit qu'il le savait, un point c'est tout. Il possédait ce don depuis sa naissance. Il ne savait pas pourquoi ni comment, mais des chats lui apparaissaient en pensée et il arrivait à discuter avec eux. Pas avec des mots, avec des images.
[...]

Oui ! La voilà ! Elle va naître dans une minute ! Dans un manoir... Non, un château. Je crois qu'elle est en France... Oui, elle est bien en France. Il y a un petit garçon. Il la caresse. Il l'aime déjà. Il va lui donner un nom... Comme c'est étrange... Il l'appelle Solange. C'est un nom bizarre pour un chat, mais bon. Elle va vivre vieille et mener une vie plein d'aventures. Cette Solange a beaucoup d'esprit. Quelle verve!
Mamie Phine était tellement emerveillée par le nouveau destin de sa chatte qu'elle a arrêté de pleurer. Mais Muffin lui manquerait tout de même énormément, a-t-elle dit à l'homme. Il l'a remise sur pieds et lui a expliqué que c'était normal de pleurer un si bon chat, que c'était même obligatoire et qu'elle serait triste encore un moment.
En attendant, il convoquerait Solange régulièrement pour prendre de ses nouvelles. Savoir si elle mangeait à sa faim et s'amusait bien. Il a demandé son nom à Phine, ainsi que celui de la ferme de ses parents. Il a noté tout cela sur un petit carnet avec un crayon en argent et lui a promis qu'elle recevrait bientôt de ses nouvelles. Il lui a baisé la main, il est remonté dans son attelage, et il a disparu.

Aussi absurde que cela puisse paraître, Sidney, Phine a effectivement reçu des lettres de lui. Huit longues lettres espacées sur une année, l'informant de l'existence que menait Muffin depuis qu'elle était devenue Solange. A l'en croire, c'était une sorte de mousquetaire féline. Elle n'avait rien de ces chats paresseux qui se prélassent sur des coussins et lapent de la crème. Elle bondissait d'aventure en aventure. C'est le seul chat à avoir jamais été distingué de la Légion d'honneur.
Tu n'imagines pas quelle histoire pétillante, brillante, pleine de rebondissements et de suspens, cet homme est allé inventer pour Phine. Je peux au moins parler de l'effet qu'elle a eu sur l'assistance : nous étions tous ravis. Même Will étant sans voix." pp 341-343

 

Bonne lectuuure !

 

23.08.2011

Le cantique de l'apocalypse joyeuse d'Arto Paasilinna

 

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Le Cantique de l'apocalypse joyeuse d'Arto Paasilinna, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, Denoël, 2008 (Edition originale : Maailman paras kylä, WSOY, 1992)

En 1992, la dernière volonté d'Asser Toropanein est pour le moins étonnante : construire une église en bois sur ses terres. C'est à son petit-fils, Eemeli Toropanein, spécialisé dans la constructions de chalets en rondins, que revient l'exécution de ce testament sous l'égide d'une fondation funéraire.
Il va dès lors s'y employer avec assiduité, tout d'abord avec quelques ouvriers puis, avec toute une ribambelle d'écolos, de paumés, et d'étrangers jusqu'à ce que les terres du vieux deviennent un village puis plusieurs villages vivants en parfaite autarcie et régis par des lois autonomes.
Pendant ce temps-là, le monde part tranquillement en déliquescence, une troisième guerre mondiale a lieu, les sources de carburant sont taries et tout le monde meurt de faim. Mais dans la communauté d'Ukonjärvi, tout va bien - on vit au rythme simple et abondant de la nature.


La lecture de cet ouvrage me laisse dubitative.
Alors que la manière de présenter le propos sur la 4eme de couverture m'avait emballée, toute la première partie du livre m'a déçue. Tout y est plat et sans intérêt, tant l'histoire que le style. Près d'une centaine de pages pour l'édification de l'église, c'est long et quant à l'humour promis, soyons clairs, il n'y en pas. Juste une certaine loufoquerie absurde.
Je me suis tout bonnement demandée si je n'allais pas arrêter là le voyage. Et puis, pour je ne sais quelle raison - peut-être parce que les personnages sont malgré tout un peu attachants - j'ai décidé de voir où tout cela allait mener.
La deuxième partie m'a plus intéressée, malgré les mêmes défauts de style et de narration, parce qu'en fin de compte, cette communauté a tout compris. Sous le couvert du roman, Paasilinna défend une thèse plutôt intelligente dont il y aurait quelques leçons à tirer.
Bref, un avis mitigé. A voir un autre roman de l'auteur pour faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre.


*

 

Extrait

 

"Alors qu'Eemeli et Taina Toropainen étaient encore à Helsinki, un vieil ours cardiaque vint traîner du côté d'Urkonjärvi. Il était apparenté à la femelle qui avait jadis mangé le quichetier des postes de Valtimo et se trouvait aussi par hasard être un descendant direct de l'animal qui avait tué la Finlandaise d'Amérique Eveliina Mättö. A l'origine, les plantigrades étaient russes. Leur ancêtre avait quitté les côtes de la mer Blanche pour la Finlande à l'époqe des purges staliniennes. Sans doute ne fuyait-il pas la dictature - les bêtes sauvages ignorent ce genre de choses - et avait-il juste vagabondé lbrement à travers les forêts.

L'ours était âgé et malade. Il souffrait depuis déjà deux ans de graves problèmes cardiaques. Dès qu'il galopait un peu trop kongtemps derrière une proie, son coeur se mettait à battre la chamade et il était obligé de s'arrêter. Un défaut de famille. Il devait se contenter de charognes et autres mets de fortune. Il croquait volontiers des moutons et se servait dans les nasses oubliées des étangs de forêt. Il ne mangeait pas souvent à sa faim.

Un matin d'août, sur la route de Valtimo, il tomba sur l'Ange volant qui, l'âge venant, ne courait plus aussi vite que dans sa jeunesse. L'ours, pensant avoir trouvé là une proie facile, se lança plein d'espoir aux trousses de la malheureuse."

 




21.08.2011

Vous descendez ? de Nick Hornby

 

 

Alors, avant toute chose, il faut le dire : trouver des livres réjouissants, c'est le parcours du combattant ! J'ai tourné des plombes dans les rayons avant d'être inspirée par deux ouvrages tandis que Tom est mort ou La mort en dédicace me sautaient au cou. Véridique.

Il y a une humeur d'époque à ne pas être très drôle et la production littéraire ne fait que le refléter, ce n'est pas ma faute (©Valmont, champion de la mauvaise foi)

Alors, j'ai fait ce que j'ai pu pour dégotter quelque chose qui donne le sourire, sachant que j'ai éliminé d'office la Chicklit (non, parce que bon.). Au final, je ne suis pas sûre d'avoir totalement rempli cette première mission ; à vous d'en juger.

 

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Vous descendez? de Nick Hornby, Plon, 2005 - 10/18, 2006, traduit de l'anglais par Nicolas Richard. (Edition originale : A Long Way Down, 1992)

 

Quatre losers se retrouvent fortuitement le soir du 31 décembre sur la tour du saut : ils ont tous décidé d'en finir.
Entre un présentateur télé déchu, un musicien raté, une ado à claquer et une vieille fille à bout de dévouement, strictement rien ne les rapprochent a priori si ce n'est une certaine lassitude de vivre. C'est sans compter l'arrivée de quelques pizzas autour desquelles ils créent un cercle improbable sensé les ramener, l'air de rien, à la vie.


Pour être tout à fait sincère, il y a du pour et un peu de contre.
Le contre :  Le bouquin avançant, je n'ai pas forcément compris où l'auteur voulait en venir. Qu'il n'y ait pas de franche happy end peut se comprendre ; cela aurait manquer de crédibilité. Mais il n'y a pas pour non plus de france évolution chez les personnages et ça, c'est déjà plus ennuyeux parce qu'on tourne parfois un peu en rond. On en vient à se dire que, partis losers, ils risquent franchement de le rester. C'est plutôt dommage.

Le pour : L'écriture de Nick Hornby est simplement excellente. Enlevée,  pleine d'humour, d'auto-dérision et de perspicacité, un vrai délice. Arriver à transformer le sujet le plus plombant du monde en une fable drôle et atypique, il y a de quoi lui tirer son chapeau. Parce que oui, contre toute attente, on sourit, on rit même, en lisant ce livre.


Au fond, le bonhomme ne nie pas l'humeur actuelle à ne pas être drôle. Sauf que, contrairement à pas mal d'écrivains qui s'engluent là dedans, il applique avec l'écriture ce petit mot d'Elizabeth McCracker qu'il met en exergue : "On dira ce qu'on voudra, le remède contre le malheur, c'est le bonheur".



*


Incipit :

 

MARTIN

 

"Vous avez vraiment envie de savoir pourquoi j'ai voulu sauter du haut d'un immeuble ? Je vais vuous le dire. Je ne suis pas complètement idiot. Il y a une explication logique, car c'était une décision logique, le fruit d'une véritable réflexion. Même pas une réflexion très sérieuse, d'ailleurs. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il s'agissait d'un coup de tête, mais rien non plus de terriblement compliqué, ou douloureux. On peut présenter les choses de la manière suivante : vous êtes, par exemple, le sous-directeur d'une banque à Guildford, et vous avez envie d'émigrer. Justement, on vous propose de diriger une banque à Sydney. Même si la décision vous paraît évidente, avant de donner votre réponse, il faudra quand même que vous y réfléchissiez un peu, non? Pour savoir si vous pourrez supporter de déménager, quitter vos amis et vos collègues, expatrier femme et enfants. Alors vous vous asseyez avec un bout de papier et vous dressez la liste des pour et des contre. Par exemple :

CONTRE : Parents âgés ; amis ; club de golf.

POUR : Salaire plus élevé ; meilleure qualité de vie (maison avec piscine, barbecue etc) ; mer, soleil ; pas de commissions gauchistes pour censurer "j'ai du bon tabac dans ma tabatière" ; pas de directives européennes pour interdire les saucisses britanniques etc.

Le choix est vite fait, n'est-ce-pas? Le club de golf ! Laissez-moi rire. Evidemment, vos parents âgés vous font hésiter un instant... Mais seulement un instant, et encore, très court. Allez, je ne vous donne pas dix minutes avant que vous téléphoniez aux agences de voyage.

Voilà, telle était ma situation. J'avais beaucoup, beaucoup de raisons de sauter. Le seul élément figurant dans ma colonne des contre, c'était les enfants. Mais de toute manière, Cindy ne me laisserait jamais les revoir. Je n'ai pas de parents âgés, et je ne joue pas au golf. Sans vouloir froisser le bon peuple de Sydney, on pourrait dire que le suicide était mon Sydney à moi."

 

 

20.08.2011

Remonter l'Orénoque de Mathias Enard

J'avoue, en ce moment, je suis "un peu" sponsorisée par Actes Sud.
Non qu'ils n'aient découvert mon extraordinaire talent de critique et m'envoient des livres à chroniquer (hin hin) mais j'écoule tranquillement la masse de bouquins gratuits que j'avais choppé chez eux en service presse lors de mon passage en stage. C'est l'occasion ou jamais, j'en avais marre de les voir moisir sur mes étagères de livres non lus tandis que je louais frénétiquement en biblio. Là, hop, on abat les stocks et je verrai bien ce que j'en fais ensuite selon appréciation.

Et puis je viens d'avoir une fulgurante prise de conscience suite au tri de mes chroniques litt. : Mon univers de lecture, c'est un peu une pub en prose pour le Xanax.  Genre mort, deuil, suicide, absence de communication, solitude, tralala. J'ai de la chance que vous m'aimez bien quand même !

Ceci étant dit, voilà donc mon dernier bouquin pas drôle en date (On change pas une affaire qui roule) (pas plus d'un cacheton toutes les 6h, le Xanax hein) :

 

 


Remonter l'Orénoque de Mathias Enard, Actes Sud, 2005

 

Canicule de 2003, deux chirurgiens et une infirmière forme un triangle amoureux au bord de l'étouffement, engoncé dans un quotidien morbide et un mal-être existentiel. (Bon ok, un demi cacheton de Xanax en rab, pas plus)

Ignacio, la cinquantaine timide et rongée par la passion aime Joana, jeune et trop dévouée infirmière qui aime Youri, le fringant chirurgien plus jeune, plus beau, plus riche q'Ignacio et surtout beaucoup plus dépressif, noyé en permanence dans l'alcool . 
Las de ce quotidien en déliquescence, Joana entreprend un voyage initiatique lovée dans la cale d'un cargo et remonte l'Orénoque, ce fleuve sud-américain qui s'étire vers elle et la dépouille peu à peu. Elle s'y allonge en caressant son ventre et attend d'y retrouver un sens et son origine. 
Tandis que Paris rumine toujours la chaleur et les vapeurs d'alcools, que Youri se débat dans la vacuité, qu'Ignacio se consume d'un amour sans partage et que tous deux opèrent à la chaîne.

De cette situation vaudevillesque à se tirer une balle, le deuxième roman de Mathias Enard est, comme le premier (La perfection du tir, Actes Sud, 2003), une perle littéraire. Tout se passe dans le travail d'une langue habitée de flottements, de débordements, de mystères et de connivence où les personnages se débattent ou se noient. Où l'Orénoque se dessine comme un Achéron mythique et embarque le lecteur au côté de Joana pour le grand voyage.

J'avoue que, présenté comme ça, ce n'est pas des plus engageant, surtout lorsque l'été appelle des lectures rafraîchissantes. Mais VRAIMENT, c'est un très bon livre. Décidément, ce petit Mathias Enard en a sous la plume. Dommage qu'il se soit planté grossièrement dans son dernier ouvrage, fresque plate et insipide d'un Michel-Ange à Constantinople (Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, Actes Sud, 2010). Vivement le prochain, avec des vrais morceaux de style dedans comme il sait si bien faire !

(Promis, le prochain coup, j'essaye de trouver un livre rafraîchissant)

 

*

 

Incipit :

 

"Assis sur ma chaise, je pensais il a raison, ce que l'on attend à présent des corps c'est la putréfaction en silence, l'oubli, et de l'âme la survie sr les rôles et les registres, les certificats et les papiers, les marbres, les images. L'embaumement n'est plus de mise, les cadavres doivent disparaître, ils sont confiés à des professionnels chargés de les dissimuler, responsables de leur entrepôt, de leur manutention, de leur stockage, de ler destruction dans la terre ou les flammes - entiers ou morcelés, jeunes accidentés ou vieux rongés de maladies il convient de les cacher ; plus de dépouilles charriées par le vent, les yeux cavés, la barbe pelée ; de cercueils ouverts, de morts à ciel ouvert, le regard fermé dans leur plus beau veston, leur robe noire, il n'y en a plus ; à présent enveloppés de chêne ou de sapin, éloignés sitôt l'agonie du regard des vivants, ils sont portés, poussés en hâte vers les coulisses, vers le sous-sol ù l'on ne les croisera pas, vidés et lavés, évacués du monde qui n'aime plus les voir, ennuyé de ne savoir qu'en penser, se rassurant de photographies, de témoignages digitaux ou celluloïd, autant de défunts immatériels que l'heure éloigne de la chair et pousse vers l'armée de spectres dont nous emplissons nos armoires."

 

19.08.2011

La porte des Enfers de Laurent Gaudé

 

La porte des Enfers de Laurent Gaudé, Actes Sud, 2008

 

En 1980, l’existence de Matteo de Nittis se délite. Son fils meurt dans une fusillade et sa femme l’abandonne, rongée par la douleur. Au gré de ses errances nocturnes, il fait la connaissance d’une troupe insolite qui le mènera aux Enfers.
En 2002, Filippo s’engage dans un étrange pèlerinage de vengeance et d’amour qui commence par le châtiment d’un vieux mafieux libidineux.
Le récit de l’un et l’autre s’écoute, s’éclaire et se répond par delà les parois tenues et invisibles de la Mort.

Ce livre ne paye pas de mine à priori : une structure narrative en alternance plutôt classique, même si très bien menée, portée par une écriture simple. Pas de quoi attirer l’œil au premier effeuillage. Pourtant, l’originalité se cache dans cette articulation inattendue entre surnaturel, mythe et intimité du deuil et dans l’acuité psychologique de Gaudé à offrir une galerie de personnages complexes, savants et truculents, meurtris et courageux. Et puis ces imprécations de Giulana, si poignantes, non sans rappeler les héroïnes de tragédies antiques, à travers lesquelles s’exprime l’auteur de théâtre !

On referme le livre et on se dirait presque de les Enfers ne sont pas qu’un mythe. Ils sont profondément en nous et sous la terre et, disséminées dans le monde, se cachent les portes qui y mènent. Tout n’est qu’un cheminement de la vie à la mort à la vie, un cycle éternel que rien n’arrête.

 

*

 

Extrait :

 

"Je me maudis moi-même, moi, Giuliana, la femme qui n'a pas su ce qu'elle aimait. J'ai cru pouvoir me rendre sourde à la vie. J'ai banni mon homme, mon enfant et ma ville hors de mes pensées. J'ai chassé tous ces souvenirs alors que j'aurais dû les chérir comme les seuls vestiges sauvés du cataclysme. Je me maudis moi-même, moi, Giuliana la laide. Matteo me manque. Matteo me manque qui est mort englouti. Pippo me manque. Mes hommes ont été terrassés et je n'ai rien fait. Je ne les ai pas aidés. Je ne les ai pas accompagnés. Je les ai bannis de mon esprit. Je suis Giuliana la lâche qui a voulu se préserver de la douleur. Alors, je prends ce couteau, et je me coupe les tétons. Le premier, que mon fils a tété, je le coupe et je le laisse sur les pierres des collines en souvenir de la mère que j'étais. Le second, que mon homme a léché, je le coupe et je le laisse sur les pierres des collines en souvenir de l'amante que j'étais."

 

 

 

17.08.2011

La piste mongole de Christian Garcin

Son dernier roman publié (et premier lu) m'avait déjà sacrément botté mais alors là, je suis carrément époustouflée ; ce livre est tout simplement hallucinant. Pour vous dire, je l'ai à peine fini et pas encore rendu à la bibliothèque que je l'ai déjà acheté sur le site de Gibert. Ce livre DOIT faire partie de ma bibliothèque. (Oui, ceci était une information capitale pour votre survie)

 



La piste mongole de Christian Garcin, Verdier, 2009

 

Hallucinant, décidément : je ne vois pas comment mieux vous le résumer. Sous prétexte d'une quête d'un ami disparu, nous voilà plongés dès la première page au coeur de mondes parallèles entre rêves et réalités, baignés de chamanisme mongole, de télépathie, de créatures mouvantes, facétieuses et puissantes, d'animaux qui parlent et de rêves prémonitoires. Le tout délivré par une polyphonie narrative labyrinthique qui m'a mis dans un état d'excitation littéraire de jeune pucelle !

Mais revenons-en à un semblant de résumé sérieux et contractuel. 

Rosario Traunberg part en quête d'Eugenio Tramonti, personnage récurrent chez Garcin. Dès lors, la Mongolie est un pays de limbes et de brumes, car Tramonti était lui-même sur la piste de Smolienko, dont la trace reste toujours ignorée. Rien ne se perd, rien ne se crée mais tout se transforme.

Et l'on débute du côté d'Oulan Bator, dans une yourte sale. Accompagné d'Amgalaan, dont le nom est un indice, on assiste à la transe chamanique d'une jeune fille obèse guidée de son aînée. Elle délivre un message énigmatique. Du moins, c'est ce que l'on apprendra bientôt car nous sommes d'abord perdu dans l'histoire de Pagmajav.

A partir de là, tout dérive. Le temps et les voix, ceux de la narration et ceux de la quête, se détendent, se mêlent, et surtout se mélangent. Ce que l'on tient pour acquis n'a plus rien à voir en ce lieu et en ces pages. Tout est différent, autre. Parfaitement fantasmatique et parfaitement exact. Où l'on raconte des histoires, s'amuse, baigne dans la solitude de l'éclairé, s'interroge, frissonne et parle à un renard. C'est même à se demander, dans les dernières pages de l'ouvrage, si l'on a pas été mené en bateau depuis le début. Car finalement, où est le vrai, la fiction et qui est l'auteur ?

Je ne nie pas qu'un certain attrait pour les récits alambiqués et les pipes hallucinogènes est conseillé pour apprécié cet ouvrage. Mais que vous dire d'autre si ce n'est qu'il est extraodinaire, magistral, fuselé, incandescent. Chers amis, la réponse est OUI : Au XXIe siècle, il y a encore de brillants écrivains ; ils ne sont pas tous morts avec Julien Gracq. (Levons nos bières à cette bonne nouvelle - enfin, je dis bière, mais ça pourrait bien être autre chose, allez savoir...)

 

 

 

 

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Extrait

 

"J'étais assis sur ma couche et repensais comme souvent au loup Barük se jetant sur moi et me déchiquetant, puis à la petite cabane dont je disposais tout près de celle de Sürgündü, au fond du fossé où m'avaient conduit les quatre juments qui étaient les filles de Sürgündü, et je repensais aussi à l'autre cabane, celle qu'habitait Pagmajav à la lisière d'un bois sombre, où m'avaient conduit les trois autres filles-juments de Sürgündü qui avaient assisté à mon démembrement, je repensais à tous les savoirs que l'une et l'autre m'avaient dispensés, Pagmajav en grognant et sans sourire, sauf lorsqu'elle dormait, Sürgündü plus austère d'aspect avec ses bras d'os, ses jambes d'os et son visage d'os, mais plus amène aussi, et finalement plus douce, quoique plus effrayante dans sa cabane surmontée de crânes et d'os, sa cabane qui parfois se dressait sur des pattes de poules pour se déplacer au fond du ravin noir parmi les hautes herbes, je repensais à tout cela lorsque je m'avisai que la respiration de Bauaa avait changé et sentis son regard sur moi. Je tournai la tête et le vis qui me fixait, emmitouflé dans les couvertures, l'air grave."

 

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15.08.2011

Entre ciel et terre de Jon Kalman Stefansson

 

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Entre ciel et terre de Jon Kalman Stefansson, traduit (merveilleusement) de l'islandais par Eric Boury, Gallimard, 2010 ; Folio, 2011


 

 

On dit de l'existence qu'elle serait un chemin jalonné d'épreuves et de rites voué à une meilleure compréhension du monde et de nous-même.
C'est exactement ce que l'on vit ici, Entre ciel et terre, passionnant roman initiatique sur les pas du gamin qui, par la mort, apprend les mots de la vie.

Ce sont les vagues, immédiatement, qui emportent. Celles des pêcheurs d'Islande qui les parcourent à la rame pendant des heures pour ramener les morues à terre. A six dans une maigre barque, ils avancent face à la neige, au vent et s'en remettent à Dieu avec la pudeur de l'effort.

Celles des mots, de tous ces poètes ancestraux et ceux de Milton, qui hypnotisent Bardur. Il lit ces vers et se les répète comme une litanie jusqu'à les respirer. Nulle chose ne m'est plaisir en dehors de toi.  Tant est si bien qu'il en oublie sa vareuse et les mots seuls, c'est bien connu, ne protègent pas du froid. S'en vient le soir/ Qui pose sa capuche/ Emplie d'ombre/ Sur toute chose/ Tombe le silence. S'en est fini de Bardur, sous les yeux du gamin, noyé dans ce flot de parataxes virtuoses qui nous glace les os.

La vie pourtant continue. Du moins le deuil. Car c'est ce chemin là que prend le gamin avec Milton sous le bras. "Le gamin ne rentre pas chez lui, d'ailleurs comment est-il possible de se diriger vers un lieu qui n'existe pas, pas même dans notre tête?" Non, le deuil n'a pas de lieu. Il est dans chaque pas, dans les pensées les plus noires, les songes de mort et dans la mélancolie ; il est aussi dans ce petit village au bout de la vallée où L'Espoir est à quai. Il y a alors de ces rencontres qui, très simples et ancrées jusqu'au cou dans l'âprêté du quotidien, ravivent une lumière. La mystérieuse et indépendante Geirprudur, la franche Helga et le capitaine aveugle, féru de livres et de café noir. Une trinité profane porteuse de renouveau, un ailleurs sur la terre ferme. Peut-être alors est-il possible de continuer à vivre.  

Et l'écriture dans tout cela? S'en échappe un parfum à la fois tellurique et divin où tout est possible. L'écriture, dans son essence même, à l'image de l'homme : Entre ciel et terre
 

 

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Extrait :

 

"Bardur lui renvoie son regard, son visage est inexpressif car le froid paralyse ses muscles, pourtant, il le regarde. Quelqu'un saisit le gamin par le col. C'est Einar qui le tire d'un coup sec, les yeux du gamin balaient la barque, Pétur et Arni leur crient quelque chose, mais il n'entend rien, on n'entend rien d'autre que le hurlement du vent. Le gamin regarde Einar, puis le frappe avec une violence glaciale, droit sur la pommette. Einar recule face au coup et tout autour face à cette violence qui lui rend le gamin méconnaissable, il se remet à genoux, arrache sa vareuse, tente en vain d'en revêtir Bardur, lui frictionne le visage, lui frappe les épaules, réchauffe ses yeux de son haleine car c'est là que réside la vie, il appelle, il frappe encore, il frictionne plus fort, mais rien n'y fait, c'est inutile, Bardur a cessé de voir, ses yeux n'ont plus aucune expression. Le gamin a enlevé ses moufles, il frotte le visage glacé de son ami, le fixe dans les yeux, lui dit quelque chose, lui caresse les joues, les frappe, hurle et attend un instant, murmure, mais rien ne se produit, le lien qui les unissait s'est rompu, le froid a placé Bardur sous son emprise. Le gamin jette un oeil en arrière sur les quatre hommes qui luttent pour avoir la vie sauve, unis dans la bataille, il regarde à nouveau Bardur, tout seul, plus personne ne l'atteint, en dehors du froid. Nulle chose ne m'est plaisir, en dehors de toi."

 

[...]

 

"Vie, qu'es-tu donc? Peut-être la réponse se love-t-elle au creux de la question, de l'étonnement qu'elle recèle. La clarté vitale s'affadit-elle pour se transformer en ténèbres dès lors que nous cessons de nous étonner, de nous interroger et que nous envisageons la vie comme une banalité?"

 

 

14.08.2011

Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik

 

 

Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik, Flammarion, 2010, 187p.

 

C'est le roman de la fin d'un monde et du vent au-dessus de l'abime,
l'exil ontologique de celui qui, très tôt, a la prescience du danger hitlérien et s'engage dans une fuite perpétuelle. Il fuit l'Autriche en 1934 et ne cessera plus de le faire pendant huit ans.
D'abord en Angleterre, où il rencontre sa seconde femme Lotte. Puis à New York et finalement au Brésil. Et c'est avec la vision sereine et mélancolique d'une malle nouvellement arrivée à Pétropolis que s'ouvre le roman de Seksik.

Nous voilà chez le couple Zweig de septembre 1941 à février 1942, au coeur du Brésil et de leur quotidien. Nul travail de biographe pointilleux ni exegèse des derniers travaux de la part de l'auteur. Ils sont simplement nus avec leurs peu de livres et sans plus de patrie, tentant de survivre et d'écrire. On croise des paysages exotiques, le marché, le Joueur d'échec et ces intellectuels également exilés : Bernanos, Ernst Feder, Abroho Koogan. Tout appelle à l'espoir, à l'engagement - à la Vie. Pourtant, derrière cette façade toute pastel et surannée, Zweig est l'inconsolable et d'un humanisme si absolu qu'il ne peut concevoir d'avenir aux atrocités du présent. Si la plume écrit encore, l'homme est brisé. Quant à sa femme, asthmatique et d'une amoureuse abnégation, elle s'évertue à prier et à être celle dont son époux a besoin : l'oreille, l'amie, la distrayante, l'accompagnante au bord du gouffre.

C'est avec une respectueuse pudeur et la simplicité de l'hommage sincère que Laurent Seksik déroule pour nous le quotidien de ce lent suicide que scande les mois comme tourne l'aiguille.  Un roman délicat, fascinant et plein d'empathie qui se lit avec une pointe de recueillement.

Et l'on serait tenté d'attribuer à Zweig lui-même ce qu'il avait écrit de la mort de Kleist - "Ce coeur troublé a trouvé la paix, se sent en communion avec l'univers, il parvient à faire de sa souffrance un monument impérissable [...]. Il a su mieux mourir que vivre : sa mort est un chef-d'oeuvre"

 

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Extrait :

 

"Pour moi, l'intérêt de tes livres réside dans le mystère de cette relation entre le narrateur et son interlocuteur. Plus encore que le héros, c'est le confesseur qui me fascine, cet être resté dans l'ombre et qui jamais ne juge. Contrairement à la plupart des écrivains, tu n'es pas le héros de tes romans, ton je se promène tout entier dans cet être qui reçoit, impassible, le récit des malheurs du monde... Ce qui demeurera de tes nouvelles, ce n'est pas tant le récit du monde ancien, ton cher monde disparu, mais la chronique d'une dévastation. 

Détrompe-toi si tu espères rester comme le plus grand conteur des temps flambants anciens, le chantre de la nostalgie. Les personnages de tes livres témoignent de la désintégration du monde... Et, pardonne ma franchise, tes héros ne font que raconter ta propre blessure, dresser l'inventaire de ta longue dérive. Tu refuses de militer, de signer nos pétitions, de te battre avec les mouvements des exilés, tu as même espéré un temps en Chamberlain, c'est dire! Mais ton militantisme est ailleurs, tu es engagé dans le processus de destruction du monde. "

 

 

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