30.09.2011

L'étrange vie de Nobody Owens de Neil Gaiman

 

J'ai beau avoir quitté son précédent roman jeunesse avec grande déception il y a longtemps, mon côté vieille goth nostalgique aime bien aller voir de quoi il retourne quand il est question de cimetières et autres joyeusetés de ce genre. D'où la lecture de cet autre roman jeunesse de Neil Gaiman déniché par hasard.
Et en surfant rapidement sur la toile, je me rends compte qu'il a fait grand bruit sur les blogs littéraires à sa sortie. Et ben voilà, moi j'aime bien arriver après la bataille, ça fait original (comme si c'était la première fois, en plus).



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L'Etrange vie de Nobody Owens (originellement The Graveyard Book) de Neil Gaiman, Albin Michel, Coll. Wiz, 2009

 

 

Neil Gaiman avoue en fin de livre son amour d'enfance pour le Livre de la Jungle qu'il a lu, lu et relu. Grand bien lui en a pris de le digérer aussi savamment pour en distiller une version toute en noir et blanc et en fantômes.

Nobody Owens survit tout jeune enfant à un mystérieux meurtrier qui élimine toute sa famille. Orphelin, c'est le monde des morts qui l'accueille et c'est avec lui que le garçon va grandir, apprendre et vivre son enfance. Un couple de fantôme l'adopte comme leur fils et Silas, citoyen libre du cimetière, devient son tuteur. Chacun lui distille les leçons nécessaires à sa survie dans cet étrange univers - Il parvient donc à maîtriser l'art de l'Effacement, de l'Effroi ou de la Hantise qui lui seront fort utiles.
D'amitiés en aventures paranormales, Nobody Owens apprendra progressivement à quel monde il appartient.

J'avais déjà pris plaisir à cette lecture mais quand j'y suis revenue avec l'éclairage du Livre de la Jungle, j'ai carrément trouvé le livre excellent. C'est une adaptation très fine et érudite où l'on peut retracer toutes les grandes lignes du livre maître tout en étant plongé sans ambiguité dans l'univers si personnel de Neil Gaiman.  Ici, la noirceur cotoie la magie, les cauchemars les rêves.

A lire tant avec la fraîcheur de la jeunesse qu'avec les éclairages littéraires de l'âge adulte.

(Et laisser le titre original du livre ou, du moins, le traduire avec un plus grand souci de conserver le parallèle avec le livre maître sus-nommé aurait été judicieux de la part du traducteur. Enfin, moi je dis ça, je dis rien.)

 

A partir de 9 ans

27.09.2011

Les livres qu'on a envie de relire

En lisant le dernier billet de Fashion, inspiré par The Broke and the Bookish, pleins d'envies de relectures me sont venues à l'esprit (certaines me trottaient depuis déjà un petit moment, j'avoue). Plutôt que de faire un long commentaire en réplique, je poste la liste ici du coup, ce sera plus pratique, et plus agréable.

 

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- Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Oui, encore. Ce livre-là me suit partout et à chaque fois, j'en saisis de nouvelles nuances, de nouveaux éclairages. Pour résumé, je suis toujours autant amoureuse.Si je ne devais en relire qu'un, ce serait inlassablement celui-là (il faut imaginer un petit coeur ici).

- Les liaisons dangereuses de Laclos. Je me faisais dernièrement la réflexion que je l'avais sacrément délaissé depuis plusieurs années. J'y reviendrai bien pour voir si ce n'était qu'une relecture frénétique d'ado ou si je suis toujours autant enthousiaste.

- Eloge de la nage d'Annie Leclerc. En revenant de la piscine l'autre jour, je me suis rappelée ce bouquin (oué, les raisons qui président à l'envie d'un bouquin sont pas toujours hautement intellectuelles). Au lieu de le rouvrir, j'en ai racheté un nouveau de l'auteur. Mais j'ai toujours celui-là en tête. Je me rappelle une écriture pertinente et lumineuse.

- La Confusion des sentiments de Zweig. J'ai découvert Zweig sur le tard et ce livre a été une sacrée claque. Il faudra que j'y revienne à tête reposée.

- Bliss de Shauna Cross. Tout simplement le meilleur bouquin pour ado que j'ai jamais lu.

- Voyage au bout de la nuit de Céline. J'ai détesté ce livre. En même temps, j'avais 15-16 ans et j'ai surtout rien du comprendre puisqu'il parait que c'est génial. Un jour, j'aurai le courage de retourner voir ce qui s'y passe (Un jour...)

- Alcools d'Apollinaire parce que je l'ai trop injustement survolé.

- Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald. Tiens d'ailleurs, ça me fait penser que je l'avais prêté à quelqu'un et que je l'ai jamais revu. Damn.

- Les contes de fées de tout le monde et personne en particulier. La récente lecture des Soeurs Grimm me titille encore et je replongerais bien dans quelques contes de fées originaux. Enfin, je dis replonger mais pour être honnête, je suis pas sûre d'en connaître tant que ça qui ne soient pas retouchés par Disney... Hmm.

- Le moine de Lewis. LE livre du romantisme noir. Enfin, surtout mon premier lu. Les autres m'ont tous moins bottés. Un ennui du genre ou bien ai-je simplement commencé par le meilleur ?

 

*

 



26.09.2011

Stoner de John Williams

 

Bonne nouvelle pour mon porte-monnaie : La bibliothèque de mon trou paumé a ENFIN reçu les nouveautés de la rentrée littéraire.
Mauvaise nouvelle pour mon envie de me jeter dessus : Un seul prêt de nouveauté est autorisé à la fois. Non mais c'est quoi cette restriction? Je suis outrée. Et le pire, c'est que c'est la seule médiathèque à une cinquantaine de bornes à la ronde (oui j'habite VRAIMENT dans un trou paumé). Faut absolument que je trouve un moyen de soudoyer le personnel.

 

Bref.

Puisqu'il n'en fallait qu'un, j'ai choisi celui là :

 

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Stoner de John Williams, traduit par Anna Gavalda, Le Dilettante, Sept. 2011 (paru pour la première fois aux USA en 1965)

 

 

Faut-il préciser que ce n'est pas le bandeau évoquant la libre traduction d'Anna Gavalda qui m'a incité à le lire? Ce sont plutôt ces quelques mots du résumé : "Il se voue corps et âme à la littérature" [...] "Célébration d'une âme droite enchâssée dans un corps que la vie a très tôt voûté, voilà le récit d'une vie austère en apparence, ardente en secret".
Et là, il se passe de ces brefs instants de découvertes livresques où on se dit "Nom de Dieu, ce bouquin est écrit pour moi, il FAUT que je le lise".

Concrètement, le livre est autant (si ce n'est plus) un hommage à la vocation d'enseigner (et j'ai bien pensé à vous, chers amis profs) qu'à la littérature en elle-même à travers la vie de William Stoner. Fils de paysan que ses parents ont envoyé à Columbia suivre un cursus d'agriculture, il se découvre une passion pour les Lettres, s'y lance à corps perdu et devient professeur dans cette même université. Sa vie, pourtant, est loin d'être heureuse et apparaît même un peu ratée : professionnellement, il ne décollera jamais du poste de maître de conférence, se marie avec une femme qui ne l'aime pas et qui lui mène la vie sacrément dure, sa fille lui échappe, et il doit abandonner l'amour qu'il trouve enfin (parce qu'à cette époque, c'est du plus mauvais effet).

Je me suis demandée au fil des pages ce qu'il y avait de si extraordinaire et de si lumineux pour que tant d'écrivains anglo-saxons le considèrent comme leur livre emblématique. Jusqu'à ce que j'avale de plus en plus de pages à la fois et que je sois littéralement scotchée vers la fin, les mains un peu fébriles et toute émue comme une gamine en me disant "merde, ça peut pas être fini, y a encore des choses à vivre!"

C'est vrai, sa vie en apparence est un peu ratée. Il n'arrive pas à grand chose de concret ni de brillant. Il est de ses vies qui ne marquent pas les mémoires. Mais même s'il lui arrive de se carapaçonner dans une indifférence protectrice, William Stoner vit, malgré tout. Il voit quand même la beauté du monde dans quelques petits riens de la vie et dans ses cours qu'ils préparent et donnent avec passion. Il assume ses choix et finit par accepter avec une lumineuse sérénité la mort qui terrorise tous les autres. Malgré tout, il a vécu pleinement. "Il eut soudain, et ce fut saisissant, conscience de sa quiddité. Plus qu'une sensation, ce fut une évidence : il était lui, William Stoner, et il sut qui il avait été."
Voilà, tout est là.

 

*

 

Extraits (oui, plusieurs, parce que je suis incapable de choisir entre ces 3 sublimes morceaux):

 

"Bien qu'il fût censé apprendre des bases de grammaire et de composition écrite à un groupe de jeunes étudiants des plus hétérogènes qui soit, il était impatient et enthousiaste de s'atteler à cette mission qu'il abordait avec le plus grand sérieux. Il prépara ses cours pendant la semaine qui précédait la rentrée et ce premier travail de déchiffrage entrabâilla la porte du monde infini qui s'offrait à lui. Il comprenant le rôle de la grammaire et percevait comment, par sa logique même, elle permettait, en structurant un langage, de servir la pensée humaine. De même, en préparant de simples exercices de rédaction, il était frappé par le pouvoir des mots, par leur beauté, et avait hâte de se lancer enfin pour pouvoir partager toutes ces découvertes avec ses étudiants."

 

"Mais pendant ces semaines loin d'Edith, il lui arrivait, lors de ses cours, de se laisser emporter par son sujet et de s'y perdre si intensément qu'il en oubliait ses doutes, ses faiblesses, qui il était et même les jeunes gens assis devant lui. Oui, il lui arrivait d'être tellement pris par son enthousiasme qu'il en bégayait. Il se mettait à gesticuler et finissait par délaisser complètement ses notes. Au début, il fut décontenancé par ces emportements comme s'il craignait de s'être montré trop familier avec les auteurs ou les textes qu'il vénérait et finissait toujours par s'excuser auprès de ses élèves, mais quand ils commencèrent à venir le voir à la fin des cours et que leurs devoirs manifestèrent enfin quelques lueurs d'imagination ou la révélation d'un amour encore hésitant, cela l'encouragea à continuer de faire ce que personne ne lui avait jamais appris.
Cet amour de la littérature, de la langue, du verbe, tous ces grands mystères de l'esprit et du coeur qui jaillissaient soudain au détour d'une page, ces combinaisons mystérieuses et toujours surprenantes de lettres et de mots enchâssés là, dans la plus froide et la plus noire des encres, et pourtant si vivants, cette passion dont il s'était toujours défendu comme si elle était illicite et dangereuse, il commença à l'afficher, prudemment d'abord, ensuite avec un peu plus d'audace et enfin... fièrement."

 

"Quand il était très jeune, William Stoner pensait que l'amour était une sorte d'absolu auquel on avait accès si l'on avait de la chance. En vieillissant, il avait décidé que c'était plutôt la terre promise d'une fausse religion qu'il était de bon ton de considérer avec un septicisme amusé ou un mépris indulgent, voire une mélancolie un peu douloureuse. Mais maintenant qu'il était arrivé à mi-parcours, il commençait à comprendre que ce n'était ni une chimère ni un état de grâce, mais un acte humain, humblement humain, par lequel on devenait ce que l'on était. Une disposition de l'esprit, une manière d'être que l'intelligence, le coeur et la volonté ne cessaient de nuancer et de réinventer jour après jour."

 

 

critique,littérature,rentrée littéraire,anna gavalda,stoner,john williamsChallenge 1% de la rentrée littéraire 2011

4/7

 

19.09.2011

Soldat Peaceful de Michael Morpugo

 

Décidément, la première guerre mondiale me poursuit. Et puisqu'il s'agit d'agréables découvertes littéraires, je ne vais pas m'en plaindre.

 

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Soldat Peaceful de Michael Morpugo, traduit de l'anglais par Diane Ménard, Gallimard Jeunesse, 2004

 

 

C'est dans la nuit du 24 au 25 juin 1916, cette nuit qui ne doit pas finir, que Tommo déroule le fil de sa vie pour rester éveillé. Tous les instants de sa prime jeunesse peignent le tableau d'une petite famille modeste où brille l'amour malgré l'adversité. Avec son frère Charlie et Molly, ils forment un trio inséparable. Et puis, les sentiments évoluent et la guerre éclate. Tommo s'engage malgré son trop jeune âge pour ne pas quitter Charlie et soudain, ils ne sont plus si jeunes.
Dans cette nuit-là, ce sont les souvenirs qui rattachent Tommo à la vie avant que tout bascule.

L'auteur aborde ces destins tragiques de soldats à peine adultes, pris dans une guerre qui ne les concerne pas avec une écriture pure et pleine d'émotion. Malgré des caractères qui m'ont paru un peu simplistes, je suis restée vissée avec Tommo  jusqu'au bout de la nuit, prise entre sa tendre enfance et la violence de la guerre.

 

A partir de 13 ans

 

*

 

"- Non, a-t-il répond. Anna ne sera plus jamais là. Anna est morte. Tu entends ça, le Tommy? Vous venez tous ici, vous venez faire votre sale guerre chez moi. Pourquoi ? Réponds-moi ? Pourquoi ?

- Qu'est-ce-qui s'est passé?

- Ce qui s'est passé? Je vais te le dire ce qui s'est passé. Il y a deux jours, j'envoie Anna chercher les oeufs. Elle conduit la charette sur la route, un obus arrive, un gros obus boche. Un seul, mais ça suffit. Je l'ai enterrée aujourd'hui. Alors si tu veux voir ma fille, Tommy, il faut aller au cimetière. Et puis vous pouvez aller en enfer, tous autant que vous êtes, Anglais, Allemands, Français, vous croyez que j'en ai quelque chose à faire? Et vous pouvez emporter votre guerre en enfer avec vous, ils aimeront ça, là-bas. Laisse-moi tranquille, Tommy, laisse-moi."

 

 

 

16.09.2011

Avant le silence des forêts de Lilyane Beauquel

 

Attention : coup de coeur (tadaaaam)

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Avant le silence des forêts de Lilyane Beauquel, Gallimard, 295p. 2011

 

 

Ce livre là est un gros coup de coeur que pourtant je n'ai pas dévoré. Je l'ai lu avec attention, dans la lenteur de ces lectures puissantes, ai goûté l'âpreté des faits et l'empathie du style et j'en suis époustouflée!

Le propos de l'ouvrage tient en peu de mots : Quatre jeunes bavarois, amis d'enfance, partent pour la guerre en 1915. A partir de là, c'est toute une variation sur le quotidien des tranchées ; les peurs, la faim, l'amitié malgré tout, la douleur. Plongé au coeur même de la boue, sans début ni fin, on vit avec eux des instants volés.

 

"Après les ventres transpercés, la terre et les cendres : le matin et sa limpidité. Je ne sais pas comment j'ai pu être dans cette inadvertance, faire comme chacun autour de moi : tuer et tuer encore."

 

Tout y est excellent. La perfection du style ne fait aucune concession à la cruauté du quotidien, simplement cela prend une autre couleur et devient oeuvre d'art. Lilyane Beauquel invente et joue des mots tout en usant de ces petits accents dix-neuvièmistes si savoureux. Rien n'est caricaturé, tout est dans l'instant et le vrai.
On vibre, on est là, on se prend des claques et on essaye d'avancer.

 

"Les lettres font mal, elles sont des punitions de fautes que nous n'avons pas commises."

"Cette rage, nous la hurlons dans l'aplat du terrain. Là, les linges de repos des grands blessés, les bandages qui défendent de se lever et laissent tranquilles. Nous n'avons plus ni bras ni jambes, nos ne pensons plus, le ventre fait un trou qui s'enfonce, nos yeux ne voient rien.
Nous sommes une erreur sur cette terre.
La journée a été calme, à la tombée du soir, la peur soudain. Le piétinement des soldats, le harassement. Tout ce qui point hors de la ligne de la tranchée est tiré, mis à bas, entassé à nos pieds. Sans victime, nous laissant éberlués.
Peu avant minuit, une marmite. Deux morts à l'angle nord de notre couloir."

 

C'est tout à la fois : une leçon de vie, une leçon de littérature. Merveille, merveille, merveille. Lilyane Beauquel dit de son style qu'il est une musique de mort. Je ne peux alors m'empêcher de penser à Baudelaire (tiens, tiens, comme c'est étrange et original) et à l'une de ces fleurs maudites à laquelle elle fait écho : "tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or".

 

 

 

critique,littérature,coup de coeur,guerreChallenge 1% de la rentrée littéraire
3/7

09.09.2011

La Légende des fils de Laurent Seksik

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La Légende des fils de Laurent Seksik, Flammarion, 187p., Août 2011

 

 

J'ai retrouvé dans ce roman deux traits qui signe le style de Seksik : une pudeur lyrique sur des terres étrangères. Et cette manière de cueillir le héros à l'instant crucial de sa vie, dans un monde qui le heurte et l'emporte inexorablement.

Scott, adolescent sans âge dans l'Amérique de Kennedy espère ce qui s'appelle communément le bonheur - cette chose floue qui doit tout de même bien exister. Acculé à la terreur par un père hostile et violent que la guerre a détruit, il entrevoit la lumière grâce à sa mère déifiée, exacte négatif du père et dans ces instants de bavardages plein d'une vie complice avec son cousin.
De tableaux poétiques en longues réflexions de Scott sur l'amour, la haine, l'espoir et la prière, on s'avance petit à petit vers ce virage brutal que la vie impose pour mieux s'en relever.

Malgré un style manié avec talent, La Légende des fils m'apparait comme un roman inégal où l'intelligence du ton est ponctué par quelques faiblesses : Le décor des sixties apparait factice, la relation triangulaire du fils follement épris de cette mère idéale et follement détesté du père rappelle à trop grands traits un complexe d'Oedipe facile, et cet espoir presque mystique de Scott passe plutôt pour une naïveté un peu niaise.
Il manque peut-être un peu de consistance à l'ouvrage pour que la narration soit à la hauteur du style. Néanmoins un beau moment de lecture!

 

 

Un grand merci à Mélopée pour le prêt voyageur !

 

 

Challence rentrée littéraire 2011.jpgChallenge 1% de la rentrée Littéraire 2011

 

2/7

 

 

 

 

 

 

Extrait :

 

"Il devait suivre l'exemple de Jack. Marcher sur ses traces. Ne pas élever la voix. Ne pas céder à la panique. Rester maître de soi, dominer ses craintes. Ne pas aviver la colère. Ne pas provoquer par sa présence. Ne pas compter les minutes, ne plus compter les heures. Ne rien attendre de la nuit, ne rien attendre du jour. Ne pas faire étalage de soi, se dissimler, taire sa détresse, sa révolte, sa peine et jusqu'aux battements de son coeur. S'endurcir, rester de marbre, immobile, retenir son souffle, contenir ses larmes, saisir le soir et saisir l'ombre. Se mordre les lèvres, ne pas pleurer. Se soumettre à la loi des hommes, désapprendre la justice, oublier ce qui est vrai, tout ce qui a de la grandeur, ce qui éclate de beauté. S'éclipser, se fondre dans l'espace, le silence des forêts, se projeter en une terre lointaine au ceur d'un grand pays sublime, avancer les mains nues, le front lavé d'injures, avoir l'audace d'être rien, abandonner ses forces, ses espoirs, ses tristesses, quitter ce jour sans fin, sombrer dans le sommeil, se réveiller à l'aube, se couvrir de douleur, n'oser ni regarder, ni entendre, s'envelopper de mystère, hôte précaire du soir, prendre la vie en haine, devenir une pierre, se retirer du monde, courir sur l'abîme, errer parmi les anges, se rendre invisible, tomber dans l'oubli, effacer toute trace de soi. Disparaître."

 


06.09.2011

Les soeurs Grimm de Michael Buckley

 

 

C'est officiel : je suis une gamine. Je glousse niaisement sous la couette avec le Petit Chaperon Rouge et c'est fantastique.

 

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Les soeurs Grimm de Michael Buckley, les 6 premiers tomes chez Pocket Jeunesse - le 7eme toujours pas paru en France, 2007-2009


 

 

Tout ce qu'on vous a fait croire sur l'imaginaire des contes de fées est faux. Clairement, on vous prend pour des billes, on vous endort : tout est VRAI. Les contes ne sont ni plus ni moins que des chroniques historiques parfaitement avérées et vous allez plonger en plein dedans avec cette série d'ouvrages pour jeunes ados.

Sabrina et Daphné sont deux soeurs ballotées de foyers en familles d'accueil depuis la mystérieuse disparition de leurs parents jusqu'à ce qu'une grand mère qu'elle croyait morte réapparaisse. Les filles découvrent en même temps que cette mamie Grimm une réalité totalement loufoque et terrifiante : tous les personnages de contes existent, se font appeler les Findétemps et habitent la bourgade de Port-Ferries depuis 200 ans. Oui oui oui. Et ce n'est pas rose tous les jours. C'est là que la famille Grimm rentre en jeu : enquêter sur les affaires suspectes impliquant des Findétemps.

Bon, à partir du moment où on a dépassé les 13 ans, il faut avoir garder une âme de gosse. Etant dans ce cas et ne décrochant pas des bouquins (même les ouvrages de la rentrée littéraire ne font pas le poids actuellement, c'est vous dire), je peux néanmoins reconnaître que certaines intrigues sont capillotractées (oui bon allez, toutes depuis que je suis dedans). Mais c'est tellement bon de vagabonder aux côtés des personnages qu'on a adoré pendant nos années couche culotte et de les découvrir sous un autre angle qu'on fait comme si de rien n'était sur ces petits côtés poussifs de la narration. Et demain, je vais me louer les 4 et 5eme tomes : je suis au taquet.

 

Pour les 9/13 ans (et les autres)

 

 

*

05.09.2011

L'oiseau canadèche de Jim Dodge

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L'Oiseau Canadèche de Jim Dodge, Cambourakis, 2010, 105 pages

 

 

C'est l'histoire d'un trio improbable : Pépé Jake, vieil ours solitaire adepte d'un breuvage d'immortalité, recueille son petit fils de 3 ans, Johnny dit Titou, après la mort brutale de sa mère. A leur relation fusionnelle et curieusement complémentaire va s'ajouter le canard Canadèche, trouvé oisillon dans un trou de clôture et bientôt grasse femelle bavarde, inséparable des deux hommes.
A noter que Canadèche vient d'un jeu de mot assez foireux en traduction française mais savoureux en version originale : Canard se disant duck en anglais, Pépé Jake décide de l'appeler Fup : Fup duck pour la proximité sonore avec Fucked up. 
Bon, j'ai dit que c'était savoureux, pas intellectuel... (héhé)


La narration se déroule sur le ton du conte (décidément!), à la fois simple et profond, plein d'une malice qui en cache gros sous le manteau. S'il l'on veut bien creuser un peu, il est question de vie et de mort, de la liberté et de la poésie du quotidien. Il y a aussi un vif plaidoyer en faveur de cette nature riche et sauvage :


"Ah ! Là là. Vous autres, les blancs vous avez beaucoup fait pour nous prendre tout ça. Mais vous n'avez rien fait pour le mériter. Votre désir, c'est de tout domestiquer. Si vous vouliez bien demeurer immobiles un instant et laisser vos sensations agir au fond de vous-mêmes, vous comprendriez combien toute chose désire être sauvage".

 

Au final, on suit les pérégrinations des personnages avec un franc plaisir. Et c'est presque à se demander si leurs loufoqueries  ne finiraient pas par avoir plus de sens que nos petits gestes quotidiens...

 

*

 

 

02.09.2011

Autobiographie d'un fantôme et autres fictions d'Eva Almassy

 

 

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Autobiographie d'un fantôme et autres fictions d'Eva Almassy, L'école des loisirs, coll. Médium, 2007, 107p.

 

 

Telle est la malédiction de Madeleine Delande : dès qu'elle tente d'écrire, elle écrit sa vie et ses souvenirs. Elle se souvient de ci, de ça et elle n'en finit pas. Elle découvre pourtant un remède à cette tendance intempestive à l'autobiographie : porter des gants. Car les mains nues, ces lignes de vie s'impriment sur le clavier et sur l'écran, mais si elle porte des gants... 

"Madeleine Delande se rappela encore une fois les paroles de la comédienne. Mais c'est ça ! Il faudra mettre des gants. Dès demain, elle habillera ses mains pour écrire des histoires toutes différentes, avec des personnages qui ne lui ressembleront pas."

De cette idée lumineuse, Madeleine Delande entame une petite collection de gants et mitaines en tout genre. Des précieux, des anciens, des troués, des costaux et tous la mènent vers une histoire différente, en des temps et des lieux qu'ils inspirent au gré de leur bon vouloir.

Autobiographie d'un fantôme se déploie en petites nouvelles fantaisistes où il est question d'amour, de temps jadis et de jeux de langage.
Certains textes m'ont paru un peu simplistes.
D'autres, par contre, inspirent une jolie réflexion sur l'imagination et le travail de l'écrivain. La Lettre de René et la nouvelle "des gants noirs avec un petit trou à l'auriculaire de la main gauche" m'ont particulièrement plu pour les jeux de langue drôles et plein de finesse. Parfait pour faire comprendre allitération et assonance aux plus jeunes! Un texte qui plaira aux ado amatteurs d'écriture.

 

Pour les 9/13 ans

 



*

 

Extrait :

 

"Lettre de René, en e, ê, è, é...

 

Chère Thérèse,

Mes élèves préférées, Esther et Estelle, se ressemblent. Nées en été, elles pensent être éternellement en été.

Entre septembre et décembre, les rêves errent vers des fenêtres fermées. Esther et Estelle se désespèrent, se perdent en les ténèbres. Ces excellentes têtes s'emmêlent les pensées. Ensemble, elles reprennent les évènements réels - entendez : réellement rêvés - et créent de belles légendes. Permettez en exemple cette brève scène d'été.

L'herbe verte, les trèfles, le vent léger, le temps de fées.

Fête. Crème légère, crêpes, gelée, thé, pêches.

Venez, mes belles, venez, venez. Mettez les verres en cercle.

Esther sert le thé.

- Esther, dépêche! Prends ce mets.

- Semé?

- Ce mets. Ce dessert.

Berk. Esther déteste les crêpes, excepté celles de ces frères, Clément et Serge, experts en tendre crêpes dentelle de Brest. Rebelle elle cherche les prétextes, se défend des crêpes revêches. Elle serre le verre.[...]"

01.09.2011

Nelly Sachs : l'Etoile dans la nuit

Il y a des écrivains que l'Histoire fait passer à la trappe ; et quand il s'agit de poètes, on en parle même pas.

Qu'à cela ne tienne ! Aujourd'hui, un petit billet sur Nelly Sachs.

 

 

Née à Berlin en 1891, elle est issue d'une famille de la petite bourgeoisie juive. Bonne élève, instable psychologiquement, elle écrit très tôt de la poésie et ne se mariera jamais, inséparable de sa mère bien-aimée. Elles fuient toutes deux l'Allemagne en 1940 et se réfugient en Suède grâce au soutien de Selma Lagerlöf (prix Nobel de littérature 1909) avec qui Nelly Sachs entretenait une correspondance. Elle y résidera jusqu'à sa mort solitaire en 1970. 
 

Nelly Sachs tardera à trouver sa voie poétique. Ce n'est qu'à une cinquantaine d'années avec la rencontre du judaïsme hassidique (branche mystique et joyeuse où la danse et le chant sont célébration du divin) qu'elle va déployer une langue exaltée, à la fois emprunte de mort, de poussière, de la fumée des camps et lumineuse, légère, extraordinairement habitée. Une intimité torturée entre une foi vivante et la nostalgie de mourir. Une étoile brûlante suspendue dans le chaos du monde.

Elle a entretenu longtemps une correspondance avec Paul Celan avec qui elle a eu en commun d'exprimer par une poésie profondément sacrée qu'il était encore possible de créer et de croire après la seconde guerre mondiale. Elle décèdera le jour de l'enterrement de cet ami suicidé.

Reconnue par ses pairs dans les vingt dernières années de sa vie, elle recevra le Prix Nobel de Littérature en 1966

 

J'ai terminé il y a quelque temps Lettres en provenance de la nuit. J'ai été tout simplement bouleversée par cet hymne à la mère où le manque déchirant se déroule sur chaque page et où les mots tentent de révéler encore l'éclat de la vie.

 

Je ne préfère rien vous dire de technique sur cette poésie. D'une part parce que je ne m'en sens pas capable, d'autre part parce que je n'en ai pas envie. Il est vrai, on pourrait y passer des heures à disséquer la moindre métaphore. En l'occurence, cela me paraît totalement inutile. La poésie de Nelly Sachs est faite pour être vécue et ressentie par qui la lit, non disséquer sous le microscope universitaire. Il faut simplement la lire dans le songe pénétrant d'une nuit, au calme, l'esprit grand ouvert au silence. Tout est là.

 

*

 

 

Tandis que
     sous ton pied
     naissait la constellation de l’Exode aux ailes de poussière,
     une main jeta du feu dans ta bouche.

 

     Ô parole d’amour enclose
     ô toi soleil embrasé
     dans la roue de la nuit –

 

     Ô mon soleil
     sur le tour je te façonne : tu pénètres
     les oubliettes de mon amour où meurent les étoiles,
     l’asile de mon souffle,
     cohorte de suicidés silencieuse entre toutes.

 

     Érode ma lumière
     avec le sel des fuites océanes sans refuge –
     et des paysages de l’âme en leur éclosion
     rapporte le message du vent.

 

     Les lèvres contre la pierre de la prière
     toute ma vie j’embrasserai la mort,
     jusqu’à ce que le chant de la semence d’or
     brise le roc de la séparation.


 

Extrait de Exode et métamorphose, Verdier, 2002, 176p.
 

 

*
 

 

Entre nous, quel silence parlant, bienheureuse âme bien-aimée de ma mère. Quel silence parlant. 

 

Tout est balayé sauf notre destination. La mort est le dissipateur du superflu. Souffle, sang, chair, ossements, cervelle, dents, yeux, viscères - consumés- reste le "silence parlant", la "nostalgie". Ô mort, qui paies pour affranchir la nostalgie. Ô mort, qui accouches les âmes. Ô âme, enveloppe de la nostalgie apaisée. Apaisée dans l'éternité. 

 

Nostalgie, combien de constellations ont langui de tes voiles de premier-né ; combien d'yeux de chevreuil, combien de violettes pour les mains des amants. Bienheureuse âme bien-aimée de ma mère, apaisée, après tant de marques d'amour!

 

Ta souriante bénédiction sur ma tête. La mienne baissait, baissait, et la tienne montait, montait. Dans la nostalgie apaisée elle montait. 

 

A présent je fais partie des suivants. Sans plus. Qui doivent suivre à travers sel, plongés dans l'eau précréatrice du deuil. Nul ne sait si les étoiles de mer, les méduses et les poissons et tout ce qui souffre dans l'aveugle, n'en sont encore qu'à aller ou sont déjà sur le chemin du retour. 

 

Extrait de Lettres en provenance de la nuit, Allia, 2010, 86p.

 

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