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01/07/2013

Le chemin des âmes de Joseph Boyden

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Le chemin des âmes de Joseph Boyden, ed. Le livre de poche, 2012 [Albin Michel, 2006], 471p.

 

Ce premier roman cousu d'une main d'orfèvre nous offre un morceau d'histoire bouleversant. Au canada, au début du XXe siècle, les tribus amérindiennes sont de plus en plus assimilées par la force des choses. Le gibier vient à manquer et les autochtones se réfugient dans ces réserves que le peuple dit "fondateur" leur octroie ; ils sont éduqués dans des pensionnats religieux où il s'agit de leur faire perdre leur "sauvagerie". Elijah et son ami Xavier sont parmi les derniers à vivre dans les bois, selon le mode de vie ancestral cree, avec Niska, la tante de ce dernier. Devenus fringuants et aventureux, ils décident de s'engager dans l'armée canadienne lors de la première guerre mondiale. Cette guerre, comme chacun sait, sera d'une violence inouïe - non seulement physiquement mais moralement. Les deux jeunes cree sont rapidement repérés comme d'excellents chasseurs et sont donc employés au tir d'élite ou à la traque silencieuse. Traités avec irrespect et condescendance dans leur pays, ils ont soudain nombre de qualités lorsqu'il s'agit d'en user au combat. Elijah s'illustre brillamment et prend plaisir à tuer. Il communique aussi beaucoup mieux avec ses frères d'arme que Xavier qui ne maîtrise pas assez bien l'anglais. Progressivement, leur duo est soumis à la houle des évènements tragiques, d'un quotidien martelé par les obus et les morts, et à l'empoisonnement progressif de cette médecine blanche si puissante : la morphine. Progressivement, Elijah devient un windigo. Rien ne résiste à la guerre des tranchées, pas même l'amitié la plus pure.

Parallèlement à ce récit, s'écrit la voix de Niska, la tante. En 1919, elle vient recueillir à la gare son neveu Xavier au sortir de la guerre. Il est abattu, incomplet et mutique. Il s'agit de le ramener chez lui, chez eux, dans leur terre. Niska engage alors trois jours de canoë pendant lesquels elle va raconter à Xavier son histoire et l'histoire de son peuple finissant. Elle ne sait pas si Xavier écoute, elle ne sait pas s'il va vivre. Mais tandis que tous deux revivent leurs histoires, ils cheminent sur le chemin des âmes - celui là même qu'empruntent les esprits pour rejoindre la lumière.

Parler de ce roman est extrêmement délicat car il me semble être un concerto tellement virtuose. D'une part nous avons le récit crépusculaire de Niska qui livre une culture qui finira avec elle. Seule, elle subsiste dans la forêt, loin de ces réserves blanches où l'alcool ravage toute la fierté d'un peuple jadis libre. Elle a hérité des pouvoirs chamaniques de son père et puise ainsi sa force dans ses racines puissantes. Mais elle n'a pas eu d'enfant et qui sait si Xavier survivra ? Peu à peu, la flamme cree s'éteint.
En dialogue avec ce chant du cygne lumineux, nous écoutons avec effroi les souvenirs de Xavier. De chapitre en chapitre, l'horreur des tranchées grandit et les soldats sont de plus en plus abîmés. Seule le morphine aide à tenir mais c'est aussi elle qui détruit de l'intérieur. Ainsi se répondent la folie des hommes avides de pouvoir au détriment des êtres et le lointain écho des cree.

Jim Harrison dit de ce roman qu'il est à la fois lumineux et sombre ; c'est on ne peut plus juste. Jamais l'auteur ne tombe dans la pathos ou la violence gratuite. Jamais il n'affirme ni ne défend une thèse particulière. Il use de ce merveilleux instrument qu'est la langue poétique pour témoigner et livrer la beauté, la complexité et les fantômes des âmes blessées. Au-delà d'un hommage aux cree et aux soldats de la grande guerre, c'est un très bel hommage à l'humanité.
Un premier roman d'un incroyable talent qui laisse présager une oeuvre d'une grande qualité. Pour la peine, suivra bientôt Les saisons de la solitude !

 

 

Challenge améridiens.jpgChallenge amérindiens

4eme lecture

20/05/2013

Siegfried d'Alex Alice

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Siegfried, trilogie d'Alex Alice inspirée des légendes nordiques et de l'opéra de Wagner, ed. Dargaud
Tome 1 - Siegfried, 2007
Tome 2 - La Walkyrie, 2009
Tome 3 - Le crépuscule des dieux, 2011


Il était une fois un anneau en or maudit forgé par les nains qui rendait ivre de pouvoir et fou son possesseur. Ainsi se plante le décor de cette saga scandinave ré-interprétée et étoffée par les germains au Moyen-âge (comme quoi, on sait où Tolkien a puisé son inspiration). L'anneau finit par consumer le nain Fafnir qui se transforme en dragon terrifiant, et par consumer du même coup son royaume souterrain. Mime, le forgeron, s'échappe et recueille sur son chemin d'exil un bébé dont les parents viennent d'être assassinés : Siegfried. Ils vivent de nombreuses années dans une obscure forêt loin de tous les mondes. Siegfried ignore les dieux et ignore le monde des hommes. C'est pour cette raison qu'il est le seul à pouvoir vaincre le dragon ; Odin lui-même n'y peut rien sans aller contre sa Loi. Ainsi devenu adulte et désireux de connaître ses origines, Siegfried entraîne Mime dans une quête de connaissance. Au bout du chemin, il le sait, il devra trouver les trois armes pour anéantir Fafnir.
Tandis que les dieux ont déserté la Terre Mère sur ordre d'Odin, seule une Walkyrie désobéit et suit les pas de Siegfried. Elle paiera le prix de son audace mais aidera grandement le héros dans sa quête de renouveau. Ainsi, lorsque Fafnir et les dieux ne seront plus viendra le temps des hommes.

J'ai adoré cette trilogie graphique ! Certes, friande de mythes nordiques, je partais avec un a priori positif - cela dit, je sais aussi à quel point les épopées peuvent être parfois ennuyeuses de redondance et de grandiloquence (spéciale dédicace à Wagner), j'y allais donc sur des oeufs. Et puis s'attaquer à une telle saga, il fallait avoir les c****** tout de même ! C'est comme envisager de mettre la Bible en BD : sacrément ambitieux. Et bien, Alex Alice réussit le tour de force d'en faire trois BD passionnantes et très originales. La progression structurelle correspond pratiquement aux opéras wagnériens et constitue chacun l'évolution dans un monde : Dans le premier, le lecteur suit Siegfried durant son enfance et son adolescence dans la forêt reculée, le second développe son voyage vers le dragon à travers le territoire de la sorcière et le monde des géants et le troisième, son combat dans le monde des ombres et l'avènement d'une nouvelle ère. Ce récit initiatique est ponctué d'épisodes divinatoires et de conversations du dieu Odin avec la Terre, cette épouse à la fois fragile et toute puissante. Le monde tel qu'il est est sur le déclin - car toute ère nait et périt un jour. On sent dans cette trilogie épique à la fois l'impuissance - car il y a toujours plus grand pouvoir que le sien - et l'espoir d'un nouveau souffle.
Graphiquement, Alex Alice, rend merveilleusement bien les différentes voix et les émotions des personnages à travers un découpage saccadé, un cadrage morcelé ou des chocs colorés. C'est à la fois un plaisir pour les yeux et une aventure pour les neurones. En refermant le dernier tome, j'ai eu envie d'en savoir plus sur cette légende passionnante et d'écouter les opéras de Wagner. Bon, je ne suis pas certaine d'arriver à bout des 3000h de vocalises (qui cela dit, retranscrivent très bien l'univers de la saga, je trouve) mais de manière générale, j'aime lorsqu'un livre ou une BD me donne envie de pousser plus loin la découverte, de continuer le voyage.4

Un grand merci à Ayma qui m'en a offert le 1er tome lors du swap Dieux et Démons !

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PS : J'en profite pour vous glisser que je pars demain encadrer un voyage scolaire avec des 1ere déchaînées (youpla boom) pendant quelques jours. Soutenez-moi par la pensée! De retour sur le blog vendredi et entre temps, je lancerai la publication d'une proposition de lecture commune. Bonne semaine à vous et bonnes lectures !

02/05/2013

La source cachée de Hella S. Haasse

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La source cachée de Hella S. Haasse, ed. Actes Sud, coll. Babel, 2000, 140p.

 

Un été 1937 dans la campagne néerlandaise, Jurjen Siebeling se retire dans une mystérieuse maison familiale pour une période de convalescence. Littéralement envahie de feuilles et de roses, la bâtisse depuis longtemps laissée à l'abandon semble vivre et respirer, exhale un souffle hypnotique qui subjugue rapidement le scientifique. Il se laisse porter par l'atmosphère des lieux et se prend à rêver à cette Eline disparue depuis longtemps, passionnée de dessin et à la recherche d'un absolu fascinant. Il rencontre également le docteur Meindertz, qui tente de saisir encore des bribes d'Eline dans cette vaste demeure. Au fil de leurs discussions et de leurs pérégrinations où chacun est seul, toujours, l'intériorité de Jurjen se déploie en même temps que la végétation et tandis qu'il s'enfonce dans les jardins, il creuse ses aspirations et décortique les frustrations de son mariage avec Rina.

Quelle étrange surprise ! J'avais acheté ce petit livre chez un bouquiniste il y a longtemps et l'avais totalement oublié dans les méandres de ma PAL (qui semble devenir aussi touffue que la maison de Breskel). Et puis, comme toujours, c'est lorsqu'on a mille bouquins parmi lesquels choisir qu'on ne sait pas quoi lire. J'ai donc sorti méticuleusement plusieurs piles de livres qui ne m'inspiraient pas sur l'instant pour retrouver ce petit opuscule à la couverture peu engageante (il faut bien le dire, Actes Sud n'a pas été très inspiré sur ce coup là) mais dont les premières pages m'ont littéralement hâppée.

La plume de Hella Haasse m'a évoqué celle de Zweig dans ce déploiement luxuriant, raffiné et si ciselé du verbe. Elle brosse un tableau romantique et énigmatique où l'homme et la nature se confondent et se perdent. La nature devient l'incarnation de cet absolu auquel l'esprit l'humain aspire si ardemment, jusqu'à s'y brûler comme le frêle papillon. Eline et Jurjen sont de ces âmes folles qui cherchent le sublime dans l'existence et souffrent de ne pouvoir ni l'atteindre ni l'exprimer justement. L'art qu'ils tentent modestement d'user leur semble vain, insignifiant. Ils peinent de ne pouvoir posséder le génie suffisant à l'expression d'un souffle qui les dépasse.

De cette thématique pleinement dix-neuvièmiste, l'auteur tire en même temps le fil de la quête de soi. Jurjen n'est pas heureux en ménage. Sa femme Rina, la fille d'Eline pourtant, est particulièrement froide, mesurée, réfléchie. Elle ne comprend pas et réprime même les élans romantiques de son mari qu'elle juge avec mépris. Comment évoluer dès lors dans ce couple et comment se fait-il que Rina soit si différente de sa mère ? Petit à petit, la maison et ses vieux papiers lèvent le voile sur ce mystère.

Que vous dire si ce n'est que ce livre est absolument magnifique ? Il emporte, résonne, brille et fascine. Survolant nombre de clichés littéraires, Hella Haasse conte un récit d'une grande virtuosité méditative qui se lit avec délectation au petit matin, en écoutant les premiers oiseaux du jour.

J'ai eu une pensée toute particulière pour Laure en le savourant : je suis sûre que ce livre est fait pour toi ;)

 

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Monet, Jardin à Giverny