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28/01/2013

1Q84 - Livre 1 de Haruki Murakami

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1Q84 - Livre 1 de Haruki Murakami, traduit du japonais par Hélène Morita, ed. Belfond, 2011, 534p.

 

Bien qu'il s'agisse d'un auteur japonais majeur, je n'avais jamais lu Murakami - du moins, pas ce Murakami là - jusqu'à aujourd'hui. Il m'intriguait beaucoup et pourtant, il me semblait que ce n'était pas le moment de m'y plonger encore - vous comprenez cela, bien sûr. On le vit tous plus ou moins avec un grand nombre d'auteurs, et heureusement. Sinon, on aurait perpétuellement envie de tout lire en même temps.

J'ai donc attendu Noël et un très beau cadeau amical pour aborder Haruki Murakami avec le premier livre de sa récente trilogie. J'y ai tout d'abord rencontré le personnage principal féminin, Aomamé. Incroyablement énigmatique, Aomamé apparait comme un être musculeux, impassible et précis. Nulle expression ne trouble son visage à moins qu'elle ne le désire. Chez Aomamé, tout est dans le contrôle. De fait, on découvre bientôt qu'en plus de sa respectable profession de coach sportif, elle s'applique à supprimer - à déplacer dans un autre monde - des hommes violents, grâce à une technique très particulière maîtrisée d'elle seule.
J'ai ensuite rencontré Tengo, le personnage masculin avec lequel alterne le récit. Du même âge qu'Aomamé, il est un professeur de mathématiques respectable et particulièrement brillant et romancier à ses heures. Bien qu'il n'ait encore jamais été publié, sa plume semble être suffisamment intelligente pour que son mentor, l'éditeur Komatsu, lui réclame de jouer au nègre. Il s'agirait d'étoffer le manuscrit de la jeune adolescente Fukaéri, afin de lui faire gagner le prix des jeunes auteurs. Komatsu flaire un gros coup.
Ces deux personnages ont le point commun d'être étonnamment seuls - d'une solitude toute japonaise (je n'ai pu m'empêcher de penser à Lost in Translation de Sofia Coppola) où tout est minimaliste : la nourriture, les expressions, les sentiments, les extravagances - à part celles du sexe. Leurs vies respectives sont réglées, parfaitement en place et rien ne semble troubler le déroulement des jours, qu'on hésiterait d'un point de vue occidental à qualifier de zen ou d'ennuyeux.

D'ailleurs, en parlant d'hésitation, j'en ai beaucoup eu pendant la première moitié de l'ouvrage : où Murakami veut-il en venir ? On saisit le vacillement qui s'introduit dans la réalité d'Aomamé à travers un certain changement de tenue réglementaire mais sans savoir exactement où mène le roman. Les tableaux se succèdent avec étrangeté et surtout, lenteur. Ah! ça, il ne faut pas craindre la lenteur dans la littérature japonaise et notamment ici.

Et puis soudain, tout comme le fantastique s'incruste petit à petit avec subtilité, j'ai été hâppée sans même m'en apercevoir. Je me suis mise à tourner les pages pour une raison que j'ai très honnêtement eu du mal à identifier - et c'est encore le cas tandis que je rédige cette chronique. Ce n'est ni à cause d'un suspens mordant, ni à cause d'aventures rocambolesques. Bref, à cause de rien de tout ce qui peut hâpper follement dans un bouquin normalement. Je crois simplement que, tout comme Aomamé, j'ai basculé dans ce fameux univers parallèle qu'est 1Q84 - où tout semble presque identique à notre réalité sans l'être du tout.
Progressivement, on s'attache à nos deux personnages principaux qui dévoilent quelques souvenirs d'enfance, quelques blessures et des liens ténus entre eux. Ils ne se rencontrent jamais dans ce tome mais on sent comme un fil de soie se tendre et tricoter une onde invisible. On s'attache également à deux personnages secondaires : la vieille dame qui commandite les meurtres auprès d'Aomamé, étrange passionnée de papillons qui s'est donnée la mission de protéger les femmes et Fukaéri, l'auteur de La Chrysalide de l'air que Tengo doit récrire. On pense tout d'abord qu'il s'agit d'une adolescente drapé dans un personnage factice de diva précoce ; on se rend compte qu'il s'agit d'une enfant encore blessée par un passé trouble dans une secte si fermée au monde qu'elle est quasiment inconnue de tous.

Dans ce livre 1 de 1Q84, il m'a semblé que je glissais sans même m'en rendre compte - suffisamment doucement pour que cela m'échappe mais avec une sûreté telle que lorsque je m'en suis aperçue, je ne pouvais plus décrocher. Au fond, Murakami orchestre à merveille son ouvrage jusqu'à rendre pour le lecteur ce qu'opèrent les fameux Little People dans l'ombre de son monde fictionnel. Qui sont-ils ? : nous ne le savons pas - et c'est bien là le fait même. Tandis qu'Orwell créait un monde dirigé par une super puissance omnipotente dans 1984, Murakami crée des petits personnages impossibles à identifier, impossibles à repérer - si discrets que l'on n'y prend pas garde et qui, par conséquent, sont d'autant plus redoutables : On ne voit le ver que lorsqu'il est dans le fruit et que tout est déjà pourri. Ici, point de pouvoir suprême supérieur dont l'image est partout mais bien plutôt un serpent rampant et fourbe qui parvient à s'insinuer partout et surtout à l'intérieur des êtres pour les détruire de l'intérieur. Métaphore terrifiante d'un totalitarisme moderne, en somme...

Je me suis donc faite prendre comme la bleue que je suis à ce récit tout à la fois conte, fable fantastique, mise en abyme du travail littéraire, enquête, et satire de la société - et sans doute bien plus encore !
J'en ressors étonnée et complètement intriguée. Avec cette impression, vous savez, d'avoir fait une découverte littéraitre très, très particulière. Ce n'est pas seulement un coup de coeur - je ne sais même si ça en est vraiment un au sens où on se le dit habituellement entre lecteurs. C'est encore différent car le sentiment qui reste n'a pas grand chose à voir avec le plaisir mais avec un autre élément indéfini et bien délicat à expliquer en mots. En tous les cas, ce Murakami ne ressemble à rien de ce que je connaissais jusque là et cette parfaite nouveauté est un sentiment bien délicieux.

Suite au prochain numéro !

 

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copyright © David Keochkerian


21/01/2013

L'Appel de la forêt de Jack London

 

"Buck ne lisait pas les journaux et était loin de savoir ce qui se tramait vers la fin de 1897, non seulement contre lui, mais contre tous ses congénères. En effet, dans toute la région qui s'étend du détroit de Puget à la baie de San Diego on traquait les grands chiens à longs poils, aussi habiles à se tirer d'affaire dans l'eau que sur la terre ferme... Les hommes, en creusant la terre obscure, y avaient trouvé un métal jaune, enfoncé dans le sol glacé des régions arctiques, et les compagnies de transport ayant répandu la nouvelle à grand renfort de réclame, les gens se ruaient en foule vers le nord. Et il leur fallait des chiens, de ces grands chiens robustes aux muscles forts pour travailler, et à l'épaisse fourrure pour se protéger contre le froid."

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L'Appel de la forêt de Jack London
1ere lecture kindle

 

C'est à cette époque là que, pour une sombre histoire d'argent, l'aide jardinier du juge Miller dérobe Buck a la vie douillette qu'il menait jusqu'alors et le vend. Dès lors, Buck passe de mains en mains et subit de lourds sévices jusqu'au Canada où il devient chien d'attelage pour François et Perrault. Ainsi commence une nouvelle vie dans une nature aussi vaste qu'impitoyable, dans le froid mordant et à l'épreuve de la cruauté des hommes. Au fur et à mesure que Buck court des milliers de miles et change de maîtres, son instinct sauvage se réveille peu à peu. Plus grand chose ne subsiste de l'aimable croisé Terre Neuve et Colley qui dormait jadis aux pieds du juge Miller. A présent, Buck ne connait plus ni pitié ni douceur et devient bête puissante en qui résonne le lointain écho de ses ancêtres loups.

"C'est ainsi que la vie isolée de l'individu étant peu de chose, en somme, et les modifications de l'espèce laissant intacte la continuité de la race, avec ses traits essentiels, ses racines profondes et ses instincts primordiaux, l'antique chanson surgit soudain en cette âme canine et le passé renaquit en lui."

Sans que cela n'arrête ce lent processus de retour à la forêt, la providence place sur le chemin de Buck, John Thornton qui le sauve d'une mort certaine. Dès lors, une amitié sincère et vive se noue entre l'homme et l'animal, qui ne trouvera fin qu'à la mort de l'un d'entre eux.

"Cette heureuse période de paix fut pour lui comme une renaissance, l'entrée dans une autre vie. Mais la bonne camaraderie, les jeux, la fraîche brise printanière, le sentiment délicieux de la convalescence, tout cela n'était rien auprès du sentiment nouveau qui le dominait. Pour la première fois, un amour vrai, profond, passionné s'épanouissait en lui. [...] Cet admirable attachement du chien pour l'homme, qui a été tant de fois célébré et que jamais on n'admirera assez."

"Mais en dépit de cette noble passion, qui semblait attester chez Buck un retour aux influences civilisatrices, le fauve réveillé au contact de son entourage barbare grandissaiit au fond de lui, la bête féroce devenait prépondérante."

L'autre, alors, pourra laisser libre court à l'appel sauvage.

"Mais soudain, il levait la tête, dressait les oreilles, écoutait, plein d'attention. Obéissant à l'appel entendu de lui seul, il bondissait sur ses pieds et filait devant soi, pendant des heures, sous les voûtes fraîches de la forêt, au fond du lit desséché des torrents, dans les grands espaces découverts et fleuris. Mais, par-dessus tout, il se plaisait à courir ainsi dans la pénombre odorante des nuits d'été, alors que la forêt murmure dans son sommeil, et que ce qu'elle dit est clair comme une parole articulée. A cette heure, plus profond, plus mystérieux, plus proche aussi, résonnait l'Appel - la Voix qui incessamment l'attirait, du fond même de la nature."

 

Lors de ma chronique d'automne sur Martin Eden, je vous exposais deux aberrations : D'une part, j'avais une méconnaissance totale de l'oeuvre de Jack London (que je répare petit à petit depuis le coup de foudre que j'ai eu alors pour l'écriture et le propos de l'auteur) et d'autre part, je n'avais gardé aucun souvenir de ses fameux romans canins qu'on destine à la jeunesse. Après réflexion, j'ai du n'en garder aucun souvenir parce que je ne les avais pas lu en entier, je ne vois que ça. Car ici, le coup de foudre pour L'Appel de la forêt est total ! Et c'est vraiment dans ces moments là que je me dis qu'il faut absolument RELIRE ces petits classiques qu'on nous imposait en sixième et qu'on lisait à reculons. Parce qu'avec un regard neuf et un esprit plus mûr, on se rend compte à quel point l'oeuvre est un bijou ciselé.

Jack London affirme dans la postface avoir fait le choix d'un héros canin pour prendre le contre-pied d'un anthropomorphisme galopant lorsqu'il s'agit d'incarner les bêtes en littérature. Lui souhaitait montrer l'animal tel qu'il est : un mélange d'instinct et de raison - et par là, de montrer que l'homme n'est en rien différent. Il a bien été traité de "maquilleur de la nature", certaines bonnes âmes arguant qu'il prêtait au chien des facultés qu'il n'a pas. Concernant la capacité de raison attribué au chien, je ne saurais la discuter. Les temps cartésiens sont loin où l'on considérait l'animal comme un automate. Quant au fait que Buck se révèle capable de tuer des loups puis de s'intégrer à leur meute, j'émettrais par contre un bémol - il a beau être grand et fort, le fait est que sa pression à la mâchoire n'est pas identique à celle d'un loup et qu'une meute n'accepte certainement pas comme cela un nouveau membre, mâle qui plus est. Mais soyons magnanine et n'allons pas chercher la petite bête éthologique à une oeuvre qui defend non seulement un propos  légitime - la dualité de l'être en général et la peinture du chien en majesté en particulier - et avec une écriture de toute beauté en prime. Certes simple et fluide, elle n'en oublie pas d'être délicieuse à l'esprit.

Bref, vous ne savez pas quoi lire pour les deux jours qui arrivent ? Relisez L'Appel de la forêt !

 

Challenge les 100 livres.jpgChallenge "Les 100 livres à avoir lus" chez Bianca
Billet rétroactif 2

10/01/2013

Debout sur la langue d'Antoine Wauters

La poésie, chers amis lecteurs, est loin d'être morte ! Elle n'est pas ce sombre morceau de viande à étudier en cours de français parce que c'est le passage obligé du bac, que l'on ne relira jamais après. Elle n'est surtout pas cela !

La poésie est, pour donner dans le poncif corné jusqu'à l'os, la quintessence de l'élan vital. Elle se savoure tout doucement, elle se dit même à haute voix pour que les mots claquent entre les quatre murs de la pièce. Et elle s'écrit aussi, à notre époque comme à toutes les autres - y a pas de raison ! Encore faut-il la dénicher, savoir qu'elle existe.

Voici donc dénichée pour vous (et avec le concours éclairé d'une amie belge à l'affût des bonnes choses poétiques), l'existence d'un morceau de choix contemporain plus que délicieux.
(Vous remarquerez deux raretés dans un même billet : de la poésie et des lettres belges. Truc de fou)

 

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Debout sur la langue d'Antoine Wauters, bookleg (plus que recueil) paru aux éditions Maëlstrom, 2008, 37p.

 

Tout part (puisque c'est ainsi que commence le recueil), tout part donc, du corps. Et plus précisément me semble-t-il, de la voix, du son, de l'organe qui nous permet d'expulser la vie comme le souffle et ainsi dire je suis vivant à la force de la langue. Dans ce bookleg (livre d'instants, de performances, dans l'esprit du bootleg musical. Tiens, tiens,  nous parlions de son ?), Antoine Wauters lance de brefs morceaux poétiques en prose, tous d'une même force et d'un même calibre, qui alternent de longues phrases et des phrases plus brèves. C'est en donnant voix au poème que l'on perçoit le sens de cette alternance qui retranscrit brillamment la respiration de l'être, mêlant ainsi sa corporalité et son souffle mystérieux.

Où il est question à chaque instant du vivant, sans fausse mystique et de l'écriture qui reflète et réfléchit. D'une profondeur rouge, terreuse, ancrée, dense. A cet égard, je reprends la remarque éclairée de cette fameuse amie belge (bande de lettreuses riprizent), qui notait la fréquente utilisation de termes dont l'oreille saisit perpétuellement le double sens. Les mots, dès lors, prennent l'allure d'une danse flottante qui oscille entre grâce et pesanteur.

Une fascinante découverte, vraiment, dont je concluerai le billet en vous citant quelques extraits qui parleront bien mieux que moi :

 

Le corps est plongé dans la glaise, qui, tout au fond, est du feu, de l'eau filant rouge, souveraine. C'est là, dans cette alliance montée au ventre, qu'ensemble, main dans la main, fondent l'espace et le temps. Là que le corps redevient l'oreille du monde et, battant sourd le sang en accouche les voix.

 

Pas un verbe. Pas une action mais un lieu, un espace liturgique. Ecrire. Dériver vers un temple, un sanctuaire où en paix avec le ciel, la terre, se frôlent qui je suis et qui je ne suis plus. Où le corps se rejoint, libre, nu, animal et joueur, ventre membrane à sons.

 

 

*

 

 

challenge petit bac 2013.jpgEt ni vu ni connu, je t'embrouille, ce billet s'inscrit dans
le challenge Petit Bac 2013 d'Enna dans la catégorie "Parties du corps"