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12/03/2020

M Train de Patti Smith

m train,patti smith,littérature américaine,poésie,photographie,artTrouve la vérité de ta situation. Va avec audace.

J'adore Patti Smith. Sa musique, évidemment, mais aussi sa littérature - quelle émotion à la lecture de Just Kids ! - sa photographie, ses errances solitaires, ses prises de positions et ses accointances artistiques - c'est-à-dire que Patti Smith aime Frida Kahlo, Rimbaud, Sylvia Plath, les séries policières moisies, les chats et écrire dans les cafés. On est faites pour s'entendre - à ceci près que je suis plus thé que café mais comme ça, c'est parfait, on se complète bien !

J'étais donc ultra enthousiaste en attaquant M Train durant mon périple lyonnais, car je me disais qu'ainsi, nous allions partager chacune un petit bout de nous-mêmes et, en un sens, ce fut le cas. Mais malgré le délice de me promener avec elle, main dans la main, je dois bien reconnaître que littérairement parlant, sur ce coup-là, je me suis ennuyée.


Ce texte est bien trop anecdotique à mon goût, sur tout et tout le temps. Les petits évènements de la vie de Patti Smith ne sont pas l'occasion de réflexions quelconques, de méditations poétiques (à part quelques rares éclairs un peu sympas qui se distinguent d'ailleurs du reste en italique) ou de propos un peu consistants, comme je l'avais espéré. Ce sont juste des petits évènements de la vie de Patti Smith. Patti Smith se lève avec la tête dans le cul. Patti Smith boit du café. Patti Smith regarde New York Unité Spéciale. Patti Smith lit, prend des photos et/ou perd des trucs. Patti Smith voyage - mais on a juste les détails anecdotiques du dit-voyage. Patti Smith achète une bicoque en ruines au bord de l'océan. Patti Smith se couche toute habillée. Repeat.

Alors bon, j'adore Patti Smith mais on n'est pas obligé de tout passer aux gens qu'on aime, n'est-ce pas ?

 

09/03/2020

Le Turquetto de Metin Arditi

Le turquetto.jpgUn tableau, L'homme au gant du  Titien, et c'est le point de départ de tout.

A partir de l'anomalie chromatique de la signature, Metin Arditi fantasme un peintre de la Renaissance, effacé de l'histoire de l'art parce que juif, nommé Elie Soriano puis Ilias Troyanos, dit Le Turquetto.
Le roman saisit cette personnalité peu sympathique mais déterminée et étourdissante de génie à trois moments clés de son existence : son enfance à Constantinople avec un père et une nourrice marchands d'esclaves, une des rares professions autorisées aux juifs, et un désir déjà violent de braver cette religion dont il se fiche pour s'adonner à l'art pictural ; à Venise où il s'enfuit et apprend cet art sublime, devenu adulte, en équilibrant à la perfection le dessin et la couleur ; et, de retour à Constantinople enfin, où il devra se réconcilier avec son passé.

J'aime ce point de départ car j'ai souvent rêvé moi-même toute une histoire face à des oeuvres grandioses. J'aime que Metin Arditi en ait brossé une époque par la même occasion et ait interrogé conjointement, parce qu'indissociables à ce moment-là, la question de la religion, ou devrais-je dire des religions, et celle de la création artistique. Ça se lit très facilement et si aucun passage ne m'a vraiment marquée en terme de style, j'ai par contre été extrêmement sensible aux scènes relatives au procès du Turquetto. C'est là qu'on se rappelle que les religions, toutes dans le même panier au passage, ont quand même le potentiel de foutre un beau merdier. Même si l'un des plus beaux personnages est un haut dignitaire religieux, on voit précisément comme il n'est d'aucun pouvoir face à l'inepte machine dogmatique et finit broyé comme n'importe qui.

Et sinon, je viens de dénicher un reportage sur L'homme au gant. Inutile de dire que j'ai envie d'en savoir plus, maintenant !

File:Tizian 079.jpg

06/03/2020

Les Chutes de Joyce Carol Oates

Les chutes.jpgLes Chutes s'est retrouvé dans ma PAL il y a mille ans uniquement sur la foi des avis dithyrambiques des fans de l'auteure. Je ne savais pas exactement à quoi m'attendre avec le présent roman si ce n'est à un "chef d’œuvre" et, paradoxalement, cette expectative m'a conduite à l'ignorer cordialement pendant des années, jusqu'à ce que Fanny me suggère de le lire en lecture commune. C'était soit ça, soit il faisait partie de la dernière épuration de ma PAL en janvier dernier. J'ai donc accepté : foutu pour foutu, au pire le roman partirait après lecture (oui, j'aime bien être enthousiaste quand j'attaque une lecture, c'est important).

Il m'a semblé tout d'abord avoir affaire à un destin de femme. En juin 1950, Ariah Littrell, fraîchement Mme Erskine, part en voyage de noces aux chutes du Niagara avec son époux pasteur. Ariah était considérée jusqu'alors comme une vieille fille - attention, la trentaine guette ! - et n'est pas une beauté selon les critères papier glacé de son époque. Ce mariage sans amour lui est apparu comme une aubaine pour échapper à la solitude et à la pitié de son entourage. Malheureusement, Gilbert Erskine, qui traîne ses propres casseroles, se suicide le lendemain du mariage. Ariah devient la veuve blanche des chutes. Elle erre, complètement déconnectée du réel, attendant que l'on retrouve la dépouille de son mari, en divaguant à moitié. A ce stade-là du roman, j'étais à deux doigts d'arrêter ma lecture. Le personnage d'Ariah, son insipidité, son attentisme, ses tergiversations niaises et autocentrées, m'ont désintéressée très cordialement et je m'ennuyais ferme.

Comme l'avait remarqué Dirk Burnaby un jour, il fallait avoir un âme profonde, mystérieuse, pour vouloir se détruire. Plus on était superficiel, moins on courait de risques.

Puis arrive dans le tableau le fameux Dirk Burnaby qui a tout de l'avocat bellâtre très aisé et très à l'aise avec tout. Pour une raison inexplicable, et c'est précisément la beauté de la chose, il a le coup de foudre pour Ariah et l'épouse en un tournemain. Clairement, cette relation improbable m'a embarquée. L'auteure a développé avec une saveur nuancée et subtile les prémisses palpitants de l'amour passionné entremêlés aux doutes, aux angoisses et aux petites joies d'une grossesse inattendue. La finesse psychologique de ce virage amoureux, sans niaiserie aucune ni complaisance, faisant la part belle aux  névroses, aux compromis, et à la force malgré tout des sentiments, m'a séduite sans retenue.

Elle n'avait rien dit à Dirk bien entendu. Comme toutes les épouses, elle vivait sa vie secrète, silencieuse, inconnue aussi bien de son mari que de ses enfants.

Et puis, alors que je ne m'y attendais en aucune façon - après tout, nous avions déjà eu deux genres littéraires différents pour le prix d'un seul roman jusqu'ici - la deuxième partie des Chutes prend le virage de la critique sociale, fustigeant la gestion capitaliste vérolée des espaces et des hommes. Centrée autour de la figure de Dirk Burnaby, tandis qu'Ariah est cantonnée à la maison avec les enfants en bonne épouse des années 60 quoiqu'elle donne toujours ses leçons de musique, elle développe les différentes étapes d'un procès ultra périlleux de pollution environnementale. Périlleux parce qu'il n'y en a jamais eu de tel auparavant, parce que les victimes sont de classe extrêmement modeste - c'est-à-dire qu'on se fout bien cordialement qu'elles soient malades ou meurent, pour faire simple - et parce que les accusés sont tous les grands pontes de Niagara Falls - industriels, élus, avocats, juges, bref la crème qui tient à se protéger les fesses, et a les moyens de le faire. Périlleux, enfin, parce que ces gens-là sont les amis de toujours de Dirk Burnaby. Autant dire qu'ils sauront lui tenir rigueur, quelle que soit l'issue du procès, de sa tentative de les mettre à mal. De l'éthique, il ne saurait être question évidemment.

Cette partie est, de loin, la plus passionnante pour moi. Elle m'a fait penser au Jonathan Coe de Testament à l'anglaise, la légèreté de l'ironie en moins, dans cette manière virtuose de tresser les destinées de personnages complexes à des problématiques plus vastes, sociales, judiciaires et politiques. J'aime ce drainage en profondeur, souvent inconfortable mais toujours nécessaire. Du coup, j'ai presque été déçue lorsque j'ai compris, assez rapidement, voyant la fin de la deuxième partie arriver, que cette dynamique prendrait fin en même temps que Dirk Burnaby. J'aurais tellement aimé que ce soit l'affaire et non l'avocat qui soit l'élément le plus important du propos... Ainsi donc, l'histoire du procès s'arrête là, à mon grand regret. Nous n'en dirons plus que quelques mots dans la dernière partie, comme un décor à peine esquissé.

Envie de demander Pourquoi vivre alors ? C'est Dieu qui est fou.

A la place, le roman se clôt sur le ton du drame familial - et hop, troisième virage, ni vu ni connu je t'embrouille - avec le récit choral des trois enfants d'Ariah et Dirk, dix-sept ans plus tard, tous trois en quête de la figure paternelle absente, chacun à leur manière. Peut-être qu'à elle seule, cette partie et ce parti pris auraient été intéressants et, objectivement, ils apportent un éclairage supplémentaire à l'ensemble. J'en conçois bien tout l'intérêt dans le projet littéraire de l'auteure. Malheureusement, après la passion qu'avaient suscitée chez moi les recherches et le procès de Dirk précédemment, je me suis de nouveau ennuyée aux côtés de ces personnages assez fades (c'est finalement Royall qui m'a le plus interpellée et je n'aurais pas misé un cachou là-dessus). Comme dans la première partie consacrée à Ariah, j'ai eu de nouveau la sensation de tourner en rond autour de rien, et la boucle de la lecture en diagonale s'est bouclée pour passer à autre chose.

Alors comment conclure après une lecture aussi complexe mais aussi éclectique en terme d'appréciation personnelle ? Que Joyce Carol Oates est une grande auteure, c'est une certitude, et je comprends complètement qu'elle ait été pressentie à de nombreuses reprises pour le Nobel. Mais que Joyce Carol Oates n'est probablement pas faite pour moi, malgré tout, ou alors avec beaucoup de parcimonie. Comme je l'avais déjà constaté dans les deux autres titres lus d'elle*, elle a cette tendance à ne pas aller au bout de certaines ramifications pleines de promesses et, en parallèle, aux longues digressions, ce qui, dans un cas comme dans l'autre, étiole progressivement mon enthousiasme. Or, tant qu'à lire un pavé, je préfère en lire un qui me tienne par le museau jusqu'au bout avec la même force et la même consistance. En parlant de ça, j'ai bien envie de relire Jonathan Coe pour le coup... Bon, je dis ça, mais j'ai tout de même beaucoup entendu parler, et de façon hautement élogieuse, de Blonde. Il faudrait peut-être que je cède à ce Oates là, tout de même?

Par ici, la chronique de Fanny

*Romans de Joyce Carol Oates précédemment chroniqués sur le blog : Bellefleur et La légende de Bloodsmoor, les deux premiers titres de la saga gothique