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08/01/2020

Ce qui reste de la nuit d'Ersi Sotiropoulos

ce qui reste de la nuit,ersi sotiropoulos,poésie,constantin cavafy,paris,xixème siècle,création,voyage,monologue intérieur,homosexualité,alexandrieFin novembre, tandis que je furetais dans mes librairies préférées pour dénicher quelques cadeaux de Noël, je suis tombée dans l'une d'elle sur le panier des livres mystères : emballés de papier kraft afin de cacher aux futurs lecteurs le titre, l'auteur et le synopsis du livre, seuls trois ou quatre mots clés étaient indiqués pour guider mon choix. Je ne m'étais jamais lancée à un achat dans ces conditions auparavant - ce n'est déjà pas gagné d'apprécier un livre qu'on achète après l'avoir feuilleté et y avoir réfléchi, alors un livre dont on ignore quasiment tout... - mais présentement, les quatre mots clés étaient faits pour moi : XIXème siècle, Paris, Création, Poésie. Franchement, je n'ai pas réfléchi plus de deux minutes à l'affaire. Non : je n'ai pas réfléchi du tout. J'ai pris le livre, je l'ai payé, je suis partie avec, le sourire aux lèvres. J'avais l'impression que le Père Noël était passé en avance. Du coup, j'ai même prolongé le plaisir en ne l'ouvrant pas tout de suite, tâchant de deviner ce qui pouvait bien se trouver à l'intérieur du papier. Point de mystère pour vous, évidemment.

La Terre semblait encore plate alors et la nuit tombait d'un coup jusqu'aux confins du monde, là où quelqu'un de penché vers la lumière de la lampe pourrait voir des siècles plus tard le soleil rouge s'éteindre sur des ruines, pourrait voir, au-delà des mers et des ports dévastés, ces pays qui vivent oubliés du temps dans l'éclat du triomphe, dans la lente agonie de la défaite.

Ce qui reste de la nuit relate trois jours de la vie de Constantin Cavafy dont je découvre pour l'occasion qu'il est l'un des plus grands poètes grecs du XXème siècle. En juin 1897, il n'a qu'une trentaine d'années et n'est connu de personne, ou presque. Après une enfance compliquée marquée par la ruine familiale et les humiliations afférentes, il mène une vie de fonctionnaire à Alexandrie avec sa fratrie et une mère malade, souvent alitée et très intrusive. En cette année 1897, donc, il entreprend avec son frère John, qui nourrit également des velléités poétiques, un voyage initiatique à travers l'Europe. Paris en est la dernière étape. Ce roman d'Ersi Sotiropoulos raconte ces trois petits jours décisifs lors desquels se cristallisent les réflexions poétiques, les angoisses sexuelles, les rêves, les ambitions et les atermoiements de Constantin Cavafy au coeur de la vie exaltée et foisonnante du Paris fin de siècle.

Non seulement les thèmes abordés me sont chers - les quatre mots clés étaient bel et bien faits pour moi - mais le parti pris stylistique de l'auteur est également de ceux qui m'interpellent. Le récit se dépouille de la plupart des artifices narratifs pour se resserrer autour de la figure solaire et torturée de Cavafy qui circule entre le monde extérieur - ce Paris palpitant, ces figures charismatiques croisées ou évoquées, ces lieux mythiques - et son monde intérieur - où cours-je, où vais-je, dans quel état j'erre ? On est clairement très proche d'un projet tel que celui de Mrs Dalloway de Virginia Woolf avec cette déconstruction du récit traditionnel et cette fluctuation perpétuelle des discours - notamment ce recours fréquent au discours indirect libre. Vous connaissez mon amour incommensurable pour le livre et l'auteure anglaise sus-nommés ; vous vous doutez donc comme j'étais enthousiaste à l'abord du roman d'Ersi Sotiropoulos.

Et cependant il y avait des poèmes qui se concentraient simplement sur un infime détail, songea-t-il. Ils attrapaient un fil, une petite trame du cycle de la vie. Une chose presque inexistante dans le fatras général des passions et des évènements. Ils l’attrapaient et le décortiquaient. Et ces compositions qui s’inspiraient d’un rien s’avéraient être parfois des chefs-d’œuvre.

Sauf qu'évidemment, je me suis assez rapidement essoufflée. Lorsqu'on a déjà côtoyé l'excellence dans un domaine, cela rend particulièrement exigeant. Objectivement, ce roman est loin d'être mauvais pourtant, bien au contraire. Le style d'Ersi Sotiropoulos regorge de petites perles sensibles et poétiques à l'occasion et son style est fluide la plupart du temps. Malheureusement, sur la longueur - 300 pages - il m'est apparu bavard et vain. Je n'y ai pas retrouvé l'harmonie, l'équilibre, la musicalité nécessaires pour faire tenir le projet sur la longueur sans qu'un sentiment de vacuité totale ne se développe. Soyons clairs, ce me semble de toutes façons un exercice impossible à tenir sur le format du roman, à part par Woolf. Sans le talent indicible de cette dernière, cela donne malheureusement un livre qui manque d'éblouissements et de consistance, dont on ressort ennuyé la plupart du temps et dont on ne retire finalement pas grand chose. Je suis un peu sévère, j'en conviens, et je reconnais aussi avec regret que cela souffre principalement de mon incapacité à reléguer au placard le fantôme de Woolf, tant je suis persuadée qu'elle aurait fait de ce projet une oeuvre magistrale. Mais tant pis. Un peu d'exigence littéraire ne fait pas de mal, à l'occasion.

 

09/12/2019

Une étude en rouge d'Arthur Conan Doyle

une étude en rouge,arthur conan doyle,sherlock holmes,roman policier,enquête,meurtreMon histoire avec Sherlock Holmes n'est pas exactement un long fleuve tranquille. J'ai tenté plusieurs fois - trois, pour être exacte - Le chien des Baskerville et, puisque à chaque tentative, il m'est tombé des mains - fait rare pour un roman policier, je n'ai pas une seule fois réussi à atteindre la fin - je pensais que mes aventures avec le célèbre détective se limiteraient aux très bonnes séries adaptées de ses enquêtes littéraires. Et puis m'est venue l'idée - pourquoi n'y ai-je pas pensé avant ? C'est à se le demander, vraiment - de commencer par le commencement (dans une édition vintage du CDI qui fleure bon l'époque où j'étais à  la place de mes élèves) avant de définitivement jeter l'éponge.

Dans Une étude en rouge, Watson, médecin vétéran encore bien amoché par ses blessures de guerre, rencontre Holmes par l'intermédiaire d'un collègue infirmier. Et les deux chapitres qui s'en suivent sont absolument savoureux. Sherlock Holmes coche toutes les cases du détective atypique génial qu'il incarne par excellence, que Conan Doyle crée pour lui à l'occasion, surtout celle de la prétention éhontée. Extérieurement, il est très conventionnel, indéniablement victorien : se lève et se couche tôt, est très propre sur lui et bien élevé, assiste à des concerts classiques et il est même charmant et souriant de prime abord. Ses originalités sont subtiles et se découvrent petit à petit, ce que j'ai particulièrement apprécié. Le donner à voir à travers les yeux de Watson est un coup de génie de Conan Doyle, tant on s'identifie à ce dernier, à la fois à l'affût et complètement déstabilisé par l'étrange spécimen qu'est son nouveau colocataire.

je tiens mon homme, docteur ! Je parierais deux contre un que je le tiens ! Il faut que je vous remercie. Sans vous, je ne me serais peut-être pas dérangé, et j'aurais manqué la plus belle étude de ma vie. Une étude en rouge, n'est-ce pas ? Pourquoi n'utiliserions-nous pas un peu l'argot d'atelier ? Le fil rouge du meurtre se mêle à l'écheveau incolore de la vie. Notre affaire est de le débrouiller, de l'isoler et de l'exposer dans toutes ses parties.

L'enquête en elle-même, par contre, n'est objectivement pas folle et j'ai même trouvé son rythme souvent mal mené. Le suspens n'a même pas le temps de monter qu'on a déjà bouclé l'affaire. Cela dit, cette frustration, qui a certes pour bonne intention liminaire de mettre en avant le brio de Holmes mais de façon trop maladroite à mon goût, est rattrapée par une deuxième partie comme je n'en imaginais pas : un flashback qui explique l'histoire et le mobile du meurtrier, au pays des mormons américains. Mention spéciale pour l'originalité de ce voyage très agréable qui m'a donné la plaisante sensation de lire deux livres en un - sur moins de deux cents pages, la prouesse est à noter !

Évidemment, il m'a fallu revoir le premier épisode de la série Sherlock dans la foulée pour goûter avec une totale fraîcheur et plus d'acuité la transposition opérée et très clairement, encore plus qu'avant, l'extrême intelligence de cette série m'a sauté aux yeux. L'essentiel de la trame est respectée et les modifications propres au monde contemporain sont amenées avec une justesse percutante et une verve fondante à souhait. Après réflexion donc, je crois que je n'en ai finalement pas fini avec Sherlock Holmes. Mais en attendant, je me refais tous les autres épisodes avec Cumberbatch et Freeman, tous deux parfaits en tous points, tandis que je m'adonne à la confection de quelques cadeaux de Noël. Best Christmas companions ever.

15/11/2019

La force de l'âge - tome I de Simone de Beauvoir

autobiographie,écriture de soi,mémoires,simone de beauvoir,la force de l'âgeJe n'étais pas du tout en veine de romans dernièrement (sans doute l'avez-vous remarqué) mais lire me manquait, lire vraiment, sans compter les heures et sans tourner les pages à demi ennuyée, et pour ce faire, à défaut de fictions, ce sont les existences inspirantes de femmes auteures qui m'ont appelée. Aussi n'ai-je pas rechigné : aux grands maux les grands remèdes grandes vies (et en plus, c'est magique puisque voilà que cela me donne envie d'écrire à nouveau sur ce blog laissé en jachère depuis deux mois. Champagne.)

J'ai opté pour le second volume des mémoires de Simone de Beauvoir, La force de l'âge - ce fameux volume qui n'intéresse plus grand monde après la jeunesse de la jeune fille rangée -  et c'est dommage parce que Simone gagne décidément à être mieux connue (turlututu chapeau pointu). Indéniablement, la fraîcheur et la fougue de l'enfance ne sont plus au rendez-vous. L'auteure commence sa vie d'adulte. Nous sommes en 1929 : l'agrégation en poche, elle s'octroie avec Sartre une année de vacances faite d'un peu d'enseignement par ci par là et de plaisirs parisiens puis chacun prend son poste, qui à Marseille puis à Rouen, qui au Havre puis à Berlin. Les années sont alors rythmées par les périodes scolaires et les congés durant lesquels le couple de professeurs, qui fustige la bourgeoisie tout en étant exactement bourgeois à bien des égards, voyage à travers la France et l'Europe.

N'être personne, se faufiler à travers le monde, flâner dehors et en soi-même, sans consigne, jouir de tant de loisirs, de tant de solitude qu'on accorde toute son attention à tout, s'intéresser aux moindres nuances du ciel et de son propre cœur, frôler l'ennui, le déjouer : je n'imagine pas de condition plus favorable, quand on possède l'intrépidité de la jeunesse.

Je l'avais déjà constaté sur la fin des Mémoires d'une jeune fille rangée mais Simone de Beauvoir est décidément un personnage complexe, aussi riche et passionnant que parfaitement antipathique voire détestable. Ce que j'admire, à coup sûr, dans son entreprise autobiographique est cet effort de lucidité qui découvre bon nombre de ses aspects les moins aimables : son snobisme, son absence d'empathie, son narcissisme, et cette tendance toute philosophique à avoir des avis sur tout et à prendre acte de rien. Bref, Simone est un vrai bonbon ♥

Ce qui m'a tout d'abord un poil pincée est le fait que Simone n'a aucun goût pour l'enseignement. Elle dit à plusieurs reprises qu'elle considère ce travail comme une routine, une mascarade et n'hésite pas dès que possible à se faire porter pâle frauduleusement pour voyager ou rejoindre Sartre. Simone, en somme, est à l'origine de la piteuse opinion que la population a des enseignants ! Plaisanterie mise à part, elle méprise sans fioritures ses élèves et lorsque ce n'est pas le cas, les modèle avec un détachement glaçant. Il n'y a aucune volonté de transmission chez elle, aucun appel à l'échange, à l'enrichissement mutuel - si ce n'est avec Sartre, bien entendu - aucun élan vers l'autre pour l'éclairer ou s'éclairer de concert. J'ai rarement lu, honnêtement, quelqu'un qui assume à ce point son égocentrisme (même dans une autobiographie où le but est de parler de sa pomme la plupart du temps, j'entends. Exception faite de ce bon Jean-Jacques, absolument imbattable).

Par ailleurs, ce premier tome couvre dix ans, de 1929 à 1939. Vous l'aurez compris, outre le nombril de Simone, des évènements d'envergure majeure se préparent en Europe... Or, Simone s'en fouette la couenne. Purement et simplement, et nous le dit avec toute la franchise rassérénante qui la caractérise a posteriori dans son rôle d'autobiographe (au cas où vous vous demanderiez pourquoi je la lis malgré tout ces griefs, c'est pour cette franchise rassérénante, précisément). Elle se demande, lorsqu'elle écrit bien longtemps plus tard, donc, comment elle a pu s'en ficher, mais c'est pourtant le cas. Elle s'en fichait. Sa posture était à mi-chemin entre l'optimisme béat de l'autruche (Non, mais tout va bien se passer, voyons) et le confort paresseux de l'inaction (t'façons, je m'en fous, je me casse en Italie). Ça ne l'empêchait pas de donner son avis sur tout bien entendu, sur la bourgeoisie, le communisme, les conditions ouvrière ou féminime, et sur la politique internationale en l'occurrence mais, dans les faits, elle préférait ne pas se mouiller et rester à bavasser théoriser à la terrasse d'un café. La vie est une question de priorités.

A dix-neuf ans, malgré mes ignorances et mon incompétence, j'avais sincèrement voulu écrire ; je me sentais en exil et mon unique recours contre la solitude, c'était de me manifester. A présent, je n'éprouvais plus du tout le besoin de m'exprimer. Un livre, c'est d'une certaine manière ou d'une autre un appel : à qui en appeler, et de quoi ?

Tout n'est cependant pas tout noir, ne vous méprenez pas ! Ce qu'il y a de particulièrement passionnant dans ce tome, c'est qu'il offre deux devenir écrivains pour le prix d'un : celui de Simone bien sûr, qui tâtonne, traverse des périodes plus ou moins actives et peine à construire une intrigue cohérente et subtile - car définitivement, le truc de Simone, c'est la littérature - et celui de Sartre, véritable rouleau compresseur de l'écriture, pour qui écrire semble être une condition d'existence - il mène, quant à lui, de front philosophie et littérature, les deux inextricablement liées. L'un et l'autre s'enrichissent et leurs exigences mutuelles, qui ne souffrent aucune compromission quant à la qualité ni aucune complaisance égotiste ou sentimentale apparaissent exemplaires en tout point. Écrire, oui. Mais avec art et verve. En outre, comme tout écrivain, Simone et Sartre sont des lecteurs aguerris et les quelques pages d'élans passionnés à l'endroit des auteurs de leur temps dont Faulkner sont particulièrement savoureuses (et me donneraient presque envie de retenter l'expérience de l'auteur américain malgré une première tentative mi-figue mi-raisin.)

Et puis que dire de la langue irréprochable de Simone,  dont je commence à entrevoir quelques tics, dont cet usage compulsif mais si divinement maîtrisé du point virgule ! Quel bien absolument fou ce style précis, net, incisif et parfois lyrique - lorsqu'il s'agit de déambuler et de contempler la nature par exemple - procure à l'âme en mal de nourritures intellectuelles vivifiantes. Il est bien certain que Simone de Beauvoir n'est pas une femme impeccable et loin de moi l'idée d'en faire l'icône de quoi que ce soit parce qu'il n'en est vraiment rien MAIS quelle femme pourtant, dont l'expérience précieuse permet au lecteur de s'interroger sur la sienne propre, sur la manière et les raisons de la conduire.

Lorsque se tourne la dernière page de ce premier tome, la Seconde Guerre Mondiale est sur le point de se déclarer et Simone et Sartre sont encore en voyage (en détente). Jean-Paul pète même un peu un boulon puisqu'il voit des langoustes - Simone, très stoïque et décidément pas empathe pour deux sous, se contente de penser qu'il bosse un peu trop et lui fouette les sangs.
Aussi, bien des questions restent en suspens en attendant le tome II... Simone et Jean-Paul rentreront-ils sans encombre en France ? Réaliseront-ils enfin qu'une guerre est en marche ? La langouste voyagera -t-elle en première ou en seconde classe pendant le retour ? Continueront-ils à se peigner le nombril pendant que d'autres écrivains un peu plus couillus prennent position ? Vous en saurez plus dans le prochain numéro !