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29/10/2018

Un automne à Paris, saison II

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Oui, j'ai décidé d'attaquer avec une image forte. 

On prend les mêmes qu'il y a deux ans et on recommence : Les vacances de la Toussaint, un Airbnb dans un lieu chéri, un train aux aurores pour profiter pleinement dès la première journée, puis le jardin du Luxembourg, les librairies aux alentours, le Père-Lachaise, le quartier Mouffetard, le jardin des plantes... Il faut bien reconnaître qu'à deux, on a deux fois plus de petites habitudes et le tout combiné remplit facilement les journées. Nous sommes tout de même sortis un brin de nos sentiers battus pour sillonner le Marais, la place des Vosges, le quartier Oberkampf en passant par l'église Saint Ambroise. Que des lieux inconnus de nous ou que nous n'avions vu qu'une fois, lointainement, en sortant d'une bouche de métro. Nous perdre et flâner fut une de nos meilleures idées du séjour. 

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L'église St Ambroise

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La place des Vosges

A cette occasion, nous avons découvert l'appartement de Victor Hugo, place des Vosges. Un lieu qui réunit art, histoire et littérature... Vous me voyez venir ? Evidemment, on est entré. 
Le premier étage est entièrement consacré à une exposition temporaire des caricatures de l'écrivain jusqu'au 6 janvier 2019. Celles-ci s'articulent de façon chronologique autour de l'exil et évoluent principalement au gré des prises de positions politiques d'Hugo, non sans évoquer la parution de ses grandes œuvres (notamment pendant la période à Guernesey) ; c'est aussi l'occasion de voir son visage se transformer au fil du temps (on passe d'un petit air napoléonien au bon barbu vieillissant). Evidemment, c'est truculent et passionnant. Vous pouvez y aller les yeux fermés. 

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Quant à l'appartement à proprement parler, il occupe l'intégralité du deuxième étage et mélange les univers des diverses demeures hugoliennes au fil du temps. Par exemple, ce qui était le salon est aujourd'hui entièrement décoré et meublé de cette influence japonisante qui se trouvait dans les demeures de Guernesey. En somme, au lieu d'un véritable appartement richement conservé, il s'agit plutôt d'une collection d'instantanés grandeur nature de la vie de Victor Hugo ; ce n'est donc pas inintéressant, loin de là, mais peut-être pas exactement ce à quoi je m'attendais. 

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Nous avons également profité de crapahuter dans le quartier pour revoir la galerie Perrotin que j'avais délaissée depuis un paquet d'années. En ce moment, Sophie Calle  et le duo Elmgreen et Dragset ont les faveurs de cet espace impressionnant jusqu'au 22 décembre 2018.
Sophie Calle expose Parce que, série de photographies dissimulées sous des citations feutrées, invitation décalée à réfléchir notre quotidien et Souris Calle, hommage posthume à son chat. Ces deux œuvres sont du pur Calle : mise en scène de soi et de la douleur intime, litanie incessante, apparente objectivité au service d'un narcissisme décontracté, interrogations autour des questions identitaires, auctoriales, et des frontières de la création. Comme dirait le poète, je est un autre. La vérité, c'est que mon appréciation de Sophie Calle a changé. Je l'aime toujours comme Proust aime les madeleines, et la voir exposée m'a indéniablement touchée, mais vingt ans ont passé... Les réseaux sociaux ont offert à tous l'art de l'égocentrisme et du voyeurisme assumés par photos et textes interposés. Ce que Sophie Calle propose, malgré son petit ton piquant, sa patte indéniable et ses impressionnantes relations, n'a plus grand chose d'original ni de subversif aujourd'hui - ni au regard de son propre travail qui manque de renouvellement ni au regard du monde actuel. L'artiste a soixante-cinq ans et s'est fait distancer dans les virages. Remarquez, l'avantage, c'est qu'on peut la quitter dix ans et la retrouver exactement au même endroit. C'est reposant et confortable. C'est un peu comme lire Amélie Nothomb (bisous avec des cœurs). 

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Parce que c'est la citation qui m'a fait le plus marrer ( et que j'adore les alvéoles pulmonaires)

Elmgreen et Dragset, quant à eux, font de la philosophie de comptoir avec trois bouts de bois, un rouleau de scotch et deux allumettes interrogent les notions d'espaces, de frontières et d'ordres publics/privés par le recours à l'absurde et au détournement d'objets. Bref, ils se touchent ils font de l'art contemporain. 

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Cependant, soyons clairs, nous n'avons pas fait que nous perdre. Quelques expositions fameuses étaient également au programme, dont plusieurs nous sont passées sous le nez par manque de temps ou manque d'anticipation. Ainsi, nous avons dû renoncer aux expositions Caravage au musée Jacquemart André et Néandertal à la galerie de l'évolution pour cause de file d'attente démentielle. Si vous prévoyez de les visiter, pensez donc aux billets coupe-file ! L'exposition actuelle du Palais de Tokyo m'est également passée sous le nez car j'ai eu la bonne idée de m'y pointer un mardi. Improvisation ratée sur ce coup-là. Par contre, nous avons fort apprécié l'exposition du T-Rex à la galerie de paléontologie, extrêmement bien amenée, documentée et enrichie de nombreuses animations ludo-éducatives. 
Mais passons aux deux expositions à mon sens incontournables - celles pour lesquelles je montais à Paris et qui valent leur pesant de cacahuètes. 

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Ici brillait la flamme de l'art inspirée des lois philosophiques et esthétiques qui influençaient le goût, le style et la technique des beaux-arts sans rencontrer de résistance.
Alphonse Mucha

Jusqu'au 27 janvier 2019, le musée du Luxembourg expose l'incroyable Alphonse Mucha. De lui, on connaît tous les emblématiques affiches Art Nouveau au format japonisant, sur lesquelles évoluent des créatures éthérées et sublimes, nimbées de fleurs et de volutes ornementales. Soyons clairs, j'y allais principalement pour voir ça et je n'ai pas été déçue. Merci à l'exposition de proposer un parcours thématique qui nous plonge directement dans cet univers bohème et populaire dont elle éclaire le processus créatif de nombreux croquis préparatoires.
Mais l'artiste ne se résume pas à cela. Il était aussi mystique investi dans la franc-maçonnerie et curieux d'hypnose. Sa foi et ses réflexions spirituelles ont puissamment infusé son oeuvre - ainsi l'auréole sur toutes ses lithographies publicitaires et décoratives et les fabuleuses héliogravures pour l'illustration du Notre-père.

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Il s'est également adonné aux arts décoratifs en dessinant bijoux, vaisselle, meubles, décors avec un talent franchement époustouflant - ses planches d'objets divers aux crayons sont sans doute parmi les plus belles œuvres de cette exposition - puis il opère un virage engagé au vingtième siècle et plonge à corps perdu dans son Épopée slave. Evidemment, c'est plus daté ; certains avancent même que c'est totalement dépassé et loin d'être ce que Mucha a fait de mieux. N'empêche que l'intégralité des cinq espaces d'exposition délivre un Mucha complexe et foisonnant tel que les affiches seules ne le laissaient pas entrevoir. 
Le souci du détail est poussé jusque dans l'agencement des espaces rappelant formes, couleurs et dimensions Art Nouveau. Le seul bémol est le nombre impressionnant de visiteurs. Le coupe-file est impératif et, si possible, en semaine et à l'ouverture si vous ne voulez pas mourir d'étouffement ou d'une crise de misanthropie...

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Je voulais peindre ce qui ne se voit pas, le souffle de la vie, le vent, la vie des formes, l'éclosion des couleurs et leur fusion. 
Zao Wou Ki

Et puis Zao Wou Ki au musée d'art moderne jusqu'au 06 janvier 2019. Cette exposition propose un cheminement au gré des mutations de l'abstraction de Zao Wou Ki, de sa Traversée des apparences en 1956 jusqu'au milieu des années 2000. A cette période, il renoue avec l'encre de Chine et les détails figuratifs disséminés. L'art de Zao Wou Ki échappe à la parole - et les mots d'Henri Michaux repris en titre de l'exposition annoncent clairement la couleur. Je n'en dirais donc pas grand chose si ce n'est que son oeuvre est puissante, éclatante. Elle doit se voir donc se vivre pour vibrer en silence. C'est très clairement une claque, comme je l'espérais et comme ça fait un bien tellement fou.
Sophie Calle, Elmgreen et Dragset peuvent seulement aller se tailler des slips de bain pour s'exhiber sur la plage. Il y a les philosophes du dimanche qui jouent avec leur zizi et il y a les artistes. Zao Wou Ki, donc. 

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L'espace est silence. Silence comme le frai abondant tombant lentement dans une eau calme. 
Henri Michaux

Sur ce, je vous lâche la grappe. Comme la dernière fois, j'ai ramené pas mal de lectures mais je garde ça au chaud pour vous en parler au fur et à mesure. J'en ai aussi profité pour me faire tatouer par une artiste talentueuse de folie, Clarisse Amour, qui officie chez Le gamin à dix doigts. Comment vous dire que je ne suis que joie (et envie de recommencer) ?! Non, en vrai, j'arrête là car on déborde complètement des frontières culturelles du blog (et je commence un peu trop à ressembler à Sophie Calle). Bon début de semaine à vous !

15/09/2018

Les beaux quartiers de Louis Aragon

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Il y a quelque chose d'insatiable dans la nature de l'artiste : il cherche, il cherche, et quoi donc ? Lui-même sans doute, un fantôme, une fleur. 

Comme promis au mois de mai et sur une idée folle de Nathalie, Aragon est de retour aujourd'hui ! 

Pour ma part, j'ai continué comme prévu le cycle du Monde Réel avec Les beaux quartiers.
Avant d'attaquer dans le vif du sujet, je me dois toutefois de formuler une petite mise en garde pour ceux qui, comme moi, envisageraient de commander aveuglément ce titre chez Folio. Ces derniers ont eu l'idée lumineuse d'éditer ce roman dans une police d'écriture et avec un interligne microscopiques. Considérant que le texte, avec un tel format, couvre plus de six cents pages, c'est juste une épreuve ophtalmique insupportable de lire ce bouquin. Après une journée de boulot, qui déchiffre avec aisance une police taille 6 interligne 0,5, sans déconner ? A part un aigle, je ne vois pas. (Désolée, il fallait que ça sorte après des semaines à saigner des yeux.)

Direction à présent Sérianne, ville imaginaire du sud de la France - parce qu’avant que poussent les belles plantes des beaux quartiers, il faut leur préparer un terreau fertile. Dans cette cité-là, tout ce qu’il y a de plus méridionale, on joue aux boules, on parle fort, on cancane, et on s’occupe de politique. Un vrai microcosme de l’humanité. J’allais ajouter détestable, mais ce serait sans doute un brin redondant (lalalaaaa). 

En tête de fil de cette lie qu’Aragon, comme à son habitude, croque avec une verve et une ironie décapantes, se tiennent quelques personnages pas piqués des hannetons. Pour le plaisir de vous en citer quelques-uns : Eugène Mestrance vend chapeaux, couronnes mortuaires (parce qu’on ne vit pas de l’un sans l’autre) et viole régulièrement sa bonne, considérant que le maître, à cette époque, a tous les droits. La pratique, bien sûr, ne choque personne. C’est bien plutôt l’émancipation amoureuse de la bonne, Angélique, qui soulèvera un tollé parce qu’elle ose tromper indûment le maître. Un vrai voyage en absurdie*. Evidemment, le délire ne s’arrête pas là ! Ce qu’il y a de bien quand on croit avoir touché le fond, c’est qu’on peut encore creuser, mais je vous laisserai le soin de le découvrir par vous-mêmes. Le docteur Lamberdesc, quant à lui, préfère taquiner la chair de ses patientes dans la discrétion d’une consultation. Plus elles sont démunies, mieux c’est, évidemment. Lorsqu’il n’a rien à se mettre sous la dent, Mme Respellière, la femme du percepteur, fait amplement l’affaire : toute pénurie a sa solution ! Enfin, M. de Loménie, nobliau local un poil fin de race, n’hésite pas à se déculotter franchement dès qu’on lui court un peu trop sur le haricot, comme une façon de dire merde silencieusement. En tout état de cause, vous l’aurez compris, à Sérianne, on est dans de beaux draps – à défaut d’être encore dans les beaux quartiers.

Comme on s'étonnait qu'il fût parvenu à la mettre enceinte, il disait que c'est tout simple quand on n'est pas feignant, il n'y qu'à bien viser. Il n'avait pas son pareil pour abattre les cailles avec des pierres. (Allez, bisous licorne à paillettes)

Parmi tous ces poissons à la fesse chatouilleuse nagent également quelques spécimens aux dents longues, très contents d’eux-mêmes et très avides de conserver leur position. M. Barret, le propriétaire d’une chocolaterie est l’archétype du patron pour qui le profit passe avant les ouvriers – qui oserait penser autrement, d’ailleurs ? et le docteur Barbentane, l’archétype du petit homme politique de province, pour qui toute manœuvre est bonne dès lors qu’elle sert ses intérêts. Tout ce beau monde se reçoit et se fait des sourires, non sans se casser du sucre sur le dos à l’occasion. Détestable, disais-je, mais aussi terriblement truculent et haut en couleurs. 

Il y a ainsi chez l'homme quelque chose de plus profondément à lui que son visage, de petites habitudes, des manies. C'est de l'horreur de ces manies qu'est faite une vie conjugale, c'est de l'attendrissement de ces manies que sont faites les amours durables. 

Mais revenons-en donc à Barbentane car c’est sa progéniture qui va porter le reste du roman. Il est aussi athée, froid et arriviste que sa femme est bigote, réservée et hystérique. De cette alliance complètement foireuse sont nés deux fils, Edmond et Armand. Le premier a toujours entretenu une certaine proximité avec le père, dans l’allure, le caractère et les ambitions. Lui aussi sera médecin. Armand, au contraire, est le fils de sa mère. Il nourrit un idéalisme et une exaltation qui le porte, de prime abord, vers la religion. Il est acquis dans la famille qu’Armand sera prêtre. Ainsi, les deux parents voient leurs rêves d’avenir comblés par chacun de leurs fils...

Et puis tout part en cacahuètes. Bien avant le départ de Sérianne, Armand se détache de cette foi qui l’a si longtemps animé. La poésie prend le relais, puis le théâtre, et enfin les femmes. D’enfant de cœur, Armand devient séducteur impénitent, tout à fait décomplexé, qui se saisit autant de Mlle Loménie que de la cantinière de son lycée. Tout est jeu, pour lui, jusqu’à ce pseudo engagement politique qui n’est longtemps qu’une posture d’opposition à toute son éducation. Fatalement, un tel virage ne pouvait le conduire qu’à une brouille salée avec ses parents et à une fuite en avant vers l’Eldorado de l’époque : Paris.

Edmond y étudie la médecine. Comme bien des provinciaux montés à la capitale, tout ce qui lui rappelle ses origines lui fait honte, son père en tête de file. Il n’est pas question pour lui de revenir à Sérianne après ses études pour devenir à son tour un petit médecin sans importance. Edmond vise les hôpitaux. A l’image de son cadet, qu’il accueille fort mal lors de sa fuite parisienne, les femmes, ou plutôt une femme vient tout fiche en l’air. Que les italiennes sont belles, envoûtantes ! Que Carlotta soit une courtisane déjà entretenue par Joseph Quesnel, l’homme d’affaire par excellence dont Barret n’était que l'échantillon, est un détail. A la guerre (qui ne va pas tarder à se déclarer), comme à la guerre : on prend ce qu’on peut pour se satisfaire.

De cette vie parisienne, l’un et l’autre frère font un apprentissage tout différent. Armand expérimente l’extrême pauvreté, le dénuement le plus total et se dépouille de tous les oripeaux superficiels dont il s’était auparavant habillé. Edmond, au contraire, abandonne peu à peu son rêve professionnel pour se dissoudre dans des ambitions vénales et des loisirs de plus en plus scabreux. L’un chemine vers la solidarité, et ce n’était pas gagné d’avance, l’autre s’enfonce dans l’égoïsme le plus assumé.

Le dénominateur commun à ces destins fraternels est encore et toujours – Aragon poursuit la voie initiée dans Les cloches de Bâle – l’émergence de deux courant politiques distincts, symboles de ce vingtième siècle naissant : le socialisme et le capitalisme. A cet égard, l’auteur ne ménage pas son lecteur en montrant les grands industriels tels qu’en eux-mêmes : d’un mépris puant et totalement décomplexé pour la nature humaine. L’argent justifie tous les moyens et doit se placer, de ce fait, au-dessus des lois.  Lorsqu’on en arrive là, c’est-à-dire à partir du deuxième tiers du roman grosso modo, on se dit que le microcosme de Sérianne était finalement bon enfant. C’est certain, on ne frayait pas avec l’élite de la nation mais enfin, le périmètre d’agissement de ces petits maquereaux était finalement restreint. A Paris, place aux requins blancs. Et la cour des grands fait tout de suite beaucoup moins rire.

"Elle [la tourbe syndicaliste (sic)] trouve dans la société contemporaine des moyens plus subtils, et parfaitement légaux, de vous atteindre. Elle fait même voter des lois qui, sous couvert d'humanité, tendent à votre ruine, et par suite, à la ruine des travailleurs vivant de votre fortune que ces lois prétendent défendre contre vous. [...] [N]ous devons abandonner le préjugé de la légalité considérée comme le conditionnement même des affaires. Oh, je sais ce qu'une idée semblable a de risqué et ce qu'elle trouvera comme objections, de scrupules de votre part ! L'heure est venue où l'industrie, pour vivre, doit être placée au-dessus de la loi." (voilà, voilà...)

A lire ce roman, on sent qu’Aragon a aguerri sa construction narrative par rapport aux Cloches de Bâle. On se demande bien moins où il veut en venir ; la trajectoire est parfaitement limpide dès le départ. Les beaux quartiers inscrit une filiation, développe une cohérence des évolutions humaines, qu’elles soient ou non reluisantes, et porte ainsi en son sein notre société contemporaine. C’est toujours aussi terrifiant de découvrir dans la bouche de Wisner ou de Quesnel les valeurs de nos politiciens capitalistes actuels. Comme d’habitude, et c’est finalement la conclusion un peu pessimiste de cette lecture, on s’aperçoit que nous avions (et avons toujours) toutes les données en main pour prendre un chemin pas trop dégueulasse mais qu’on s’ingénie à emprunter le plus foireux par confort personnel, flemme ou ambition. 

Ne vous méprenez pas cependant : il ne s'agit pas d'un laborieux exercice didactique sur six-cents pages. Aragon est avant tout ce poète de la surprise et du mélanges des tons. Sa langue me rappelle un peu celle de Zola, à ceci près que le graveleux, le poisseux du premier s'envolent au profit d'une légèreté et d'un piquant savoureux chez le second. Il y a une indéniable autodérision chez Aragon qui rend son propos heureusement miroitant et profond. Et puis l'auteur n'a pas vraiment millimétré la construction de son texte en amont. Ici, il y a une direction bien plus claire et précise que dans Les cloches de Bâle, c'est vrai, mais elle ne se veut pas corset rigoureux non plus. A l'occasion, Aragon a même planté des graines qui n'ont pas germé. Il aborde dans sa préface, par exemple, le cas du personnage de Maria, développé dans la première partie, qu'il destinait à Armand par la suite. Et puis, ce personnage n'est finalement pas réapparu, remplacé dans la fougue de l'écriture, par une autre italienne qui s'est retrouvée dans les bras d'Edmond. Qu'à cela ne tienne, l'écho est présent malgré tout et que les graines ne soient pas devenues plantes n'empêchent pas le réseau d'être savamment tissé et la trame mélodique de résonner comme il se doit.

C'est ce que j'aime, chez Aragon : ce génie qui ne se prend pas au sérieux et qui oublie de se regarder écrire (certains auteurs contemporains pourtant bien moins géniaux devraient peut-être en prendre de la graine, d'ailleurs). Il y a, chez lui, une inventivité, une fantaisie et une authenticité qui me rappellent la liberté de l'enfance. Qu'il arrive à la restituer dans un format tel que le roman, au sein d'un cycle de plus, et qui se donne comme projet de rendre compte du monde réel qui plus est, c'est sacrément impressionnant ! 

Au seuil de quitter ce billet, comme toujours beaucoup trop long quand je parle de classiques qui déboîtent, je réalise que j'ai totalement oublié d'évoquer la question de temps, pourtant cruciale. Après la longue et piquante mise en branle de Sérianne, comme promis Aragon embraye pile à la suite des Cloches de Bâle, soit à l'été 1912, à la fin de la première partie. Les deux suivantes nous amènent un an plus tard après les nombreuses péripéties initiatiques des deux protagonistes. Nous sommes donc, à la fin des Beaux quartiers, en juillet 1913. Armand prend conscience du sort des ouvriers et décide de s'engager vraiment. Edmond se voit proposer une carrière inattendue qui devrait satisfaire ses ambitions parisiennes de luxe (de calme) et de volupté. Je sais que je le retrouverais dans Aurélien lorsque le temps sera venu pour moi de le relire. En attendant, Les voyageurs de l'impériale m'attend déjà sur mes étagères - cette fois, dans une édition plus ancienne avec une taille de police et un interligne humains (on ne me la fera pas deux fois).

Je n'ai donc qu'une chose à dire : Nathalie, c'est quand tu veux ! 

*Spéciale dédicace à Stéphane de Groodt

 

Vous sembliez nombreuses motivées pour cette lecture commune en mai. Manifestez-vous donc, pour que je répertorie ici vos billets ! (Et ça marche aussi si vous êtes à la bourre de quelques jours hein)

Nathalie a lu Les cloches de Bâle après Blanche ou l'oubli ;

Ellettres a lu Aurélien  ;

Rosa a lu Aurélien  ;

...

03/08/2018

La triomphante de Teresa Cremisi

la triomphante,teresa cremisi,folio,éditions des équateurs,autobiographie,écriture de soi,roman autobiographique,exil,réussite,journalisme,édition,italie,milan,parisLorsque l'exercice de se raconter semble trop délicat, et surtout lorsqu'on a passé sa vie à éditer les plus grands noms de la littérature, rien de tel que de se déguiser un peu. Aussi, Teresa Cremisi, l'auteure, ancienne patronne du groupe Flammarion, devient ici narratrice et personnage sans nom et à l'imagination portuaire.
S
i elle est triomphante, à l'image de cette corvette qui occupera sa vieillesse paisible, c'est sans coups d'éclat. Aussi étonnant que celui puisse paraître, c'est le hasard plus que tout autre chose qui mène la narratrice sur les pas d'une réussite professionnelle extraordinaire. Rien ne l'y destinait : ni le goût des affaires, ni l'ambition, ni l'amour de la presse. Ce roman à forte teneur autobiographique, c'est peut-être bien la partie de poker la mieux réussie de l'histoire du monde, à une époque où il était encore possible de s'élever uniquement au talent. 

Le soulagement immense d'avoir un travail et, en plus, d'avoir conquis celui que je voulais absolument s'accompagnait ce soir-là d'un sentiment pénible. Depuis longtemps j'avais pris conscience que chaque pas en avant, chaque étape réussie, resserrait l'éventail des possibles. Chaque fois que la cible était touchée, je renonçais à des milliers d'autres choses et m'éloignais de ce que j'avais cru être un destin. 

Il faut dire que son lieu de naissance la plaçait déjà au centre du mouvement et la prédisposait joliment à saisir le sens du vent : Alexandrie, ce cœur des rêves d'Orient, carrefour des langues, de l'Histoire et des échanges maritimes de la Méditerranée. C'est là-bas qu'elle y développe une polyglossie toute naturelle, dans une famille italo-espagnole aisée et voyageuse qui, pour une raison inconnue, a choisi le français comme langue familiale. Lors de la crise du canal de Suez et une ruine toute relative du père - disons qu'il cesse d'être pété de thunes -, le trio émigre à Rome puis Milan où notre narratrice tente de trouver sa place, s'acclimate, se construit puis se ménage un futur impressionnant. 

Malgré l'évolution professionnelle impressionnante racontée, l'écriture est totalement dénuée d'orgueil. Le style est concis, parfois sec, et s'astreint à un recul strict. Les moments de poésie et de sensualité sont rares, bien que savamment saupoudrés, et se concentrent sur l'art et la nature, la mer surtout et cette passion ancienne de la narratrice pour les vaisseaux de guerre. Celle qui raconte n'est pas de ces femmes passionnées, enflammées, enthousiastes. Elle se définit elle-même comme une pragmatique. Il y a indéniablement de l'élégance et de l'humilité dans cette sobriété mais j'y ai trouvé aussi un peu de platitude, il me faut le reconnaître. 

Pour la première fois, je compris que la poésie pouvait tout dire. L'art avait le devoir de tout se permettre. Être nommé par un poète valait un laissez-passer pour l'éternité. 

Il n'est pas question non plus de se lier véritablement aux turpitudes du siècle et de s'associer à quelque combat. A cet égard, l'extrait cité en quatrième de couverture, qui m'avait tant séduite m'a aussi un peu induite en erreur car en aucun cas la féminité de la narratrice ne sera l'occasion d'une quelconque prise de position là-dessus (et pourquoi pas, après tout, d'ailleurs. On aurait presque tendance à penser que ça devient une obligation aujourd'hui alors que pas du tout). Elle ne cesse d'avancer masquée pour coller aux exigences des sociétés qu'elle traverse sans jamais vraiment s'y retrouver. Fondamentalement, c'est une solitaire. Teresa Cremisi semble donc écrire comme elle est, avec une pondération, une intelligence et un pragmatisme qui inspirent le respect et la fadeur nécessaire pour se fondre dans le décor. 

Le billet de Florence