Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/12/2013

Des souris et des hommes de John Steinbeck

des-souris-et-des-hommes-1841.jpg
Des souris et des hommes de John Steinbeck, 1937

 

Lu lors de mes années adolescentes, j'ai voulu relire ce roman une seconde fois, pour voir si l'émotion y était toujours. Force est de constater que lorsqu'on connait la fin, le choc est bien moins présent mais l'émotion rude et franche, la douceur qui s'en dégagent en même temps, sont par contre toujours au rendez-vous voire décuplées : on saisit le texte avec plus d'acuité. Des souris et des hommes et tout simplement un des plus beaux romans jamais écrit sur l'amitié. Où nous pénétrons d'entrée dans une Californie immense, agricole, précaire. George et son compagnon Lennie sillonnent les bords de la Salinas vers un nouveau ranch où ils embaucheront comme saisonniers. Lennie est aussi fort qu'il est simple et c'est cette relation indéfectible entre les deux hommes qui les tient au quotidien, malgré les faux pas de Lennie. Il n'a pas de mémoire et aime les choses douces. Dans ce nouveau ranch, naissent justement des petits chiots. Il y a aussi une femme aguicheuse souvent de rouge vêtue, belle-fille du maitre des lieu et un fils arrogant qui se plait à provoquer pour rien. George et Lennie marchent sur des œufs. En attendant d'accumuler assez d'argent, ils se rappellent leur projet de maison à eux, avec un jardin, quelques bêtes et des lapins dont Lennie pourra s'occuper.

Des souris et des hommes nous conte les choses simples de l'amitié : l'entraide, les rires, les anicroches aussi et l'espoir d'un avenir meilleur porté à deux. C'est aussi tout faire pour l'autre, même le plus dur, au détriment de soi. Avec une sobriété un peu sèche, une retenue parfaite, tout est là, sans devoir rien ajouté. Steinbeck livre un roman pudique et concis qui va à l'essentiel.
Il nous conte aussi le quotidien des ranchs américains qui emploient des ouvriers saisonniers pour palier au regain de travail en période de récoltes. Les hommes sont logés ensemble dans des locaux rudimentaires et n'ont pour seules distractions que les jeux de cartes, l'alcool et les prostituées. Leur vie est faite d'une grande solitude et d'une paye médiocre. Et ils sont pourtant mieux lotis que Candy, le vieillard infirme qui craint de devenir bientôt comme son pauvre chien : inutile et bon pour la mort, ou que Crooks le palefrenier noir toujours à l'écart. Dans l'Amérique profonde, dans les années 30, la ségrégation et le racisme sont plus que jamais d'actualité.

Bref, Des souris et des hommes est un roman à lire, à offrir, à passer entre toutes les mains, à dévorer, à savourer et à garder en mémoire longtemps : c'est le lot des chefs d’œuvre.

 

challenge US.jpgChallenge US chez Noctenbule

 10eme lecture

 

 

 

challenge-des-100-livres-chez-bianca.jpgChallenge les 100 à avoir lu chez Bianca

9eme lecture

26/11/2013

La Sonate à Kreutzer de Léon Tolstoï

Sonate à Kreutzer.jpg
La Sonate à Kreutzer de Léon Tolstoï, 1889
Lecture numérique

 

Derrière l'étrange titre de cette longue nouvelle de Tolstoï se cache la sonate n°9 op 47 pour piano et violon de Beethoven. Une sonate particulièrement longue et passionnelle, à l'image du texte que voilà qui emprunte son titre, où les deux instruments se mêlent et s'harmonisent avec fougue : en somme, la métaphore sonore parfaitement trouvée.

Tolstoï examine ici la dégradation tragique d'un couple et la montée en puissance d'une jalousie aigre, virulente, infernale. Qui confère à la folie pure. Pozdnychev se confie le temps d'un trajet en train sur les années de cette atrocité qui l'auront conduit à assassiner son épouse dans un accès de rage incontrôlable. Il décortique avec une minutie presque malsaine l'origine et le déroulement de cette descente aux enfers à laquelle il trouve a posteriori une justification morale et aboutit à un puritanisme aussi exclusif que l'était jadis son désir. La sexualité, selon le protagoniste, porte en elle-même le germe de sentiments malsains et violents et c'est là que réside le ver. Au-delà de cette nausée étonnante et de cette posture intransigeante, Tolstoï donne à avoir une personnalité complexe et passionnante de noirceur. Il est rare que la littérature se penche avec une acuité aussi juste sur l'homme violent et jaloux et nous offre de pénétrer dans son esprit délirant. En outre, c'est l'occasion pour le lecteur d'alors de réfléchir sur l'éducation et la position offerte à la femme dans une société patriarcale, pénétrée du désir et de la volonté de l'homme. Où le mariage, finalement, n'est pas autre chose qu'un viol légal. 

"L'esclavage de la femme est uniquement dans le désir des hommes d'en faire un instrument de jouissance, désir qu'ils estiment parfaitement justifié. On émancipe la femme, on lui octroie des droits égaux à ceux de l'homme mais on l'envisage toujours comme un moyen de plaisir. Elle est élevée dans cette idée depuis l'enfance, et l'opinion générale l'y confirme. C'est ainsi qu'elle continue à demeurer une esclave soumise et dépravée tandis que l'homme reste l'éternel débauché.[...] Seule la modification de l'idée que l'homme se fait de la femme et de celle-ci sur elle-même pourrait y apporter un changement"

On ne peut que constater la toujours actualité de ces propos - la solution apportée dans la chasteté comme état supérieur pourra seul étonner, voire faire sourire, le lecteur contemporain.

La musique, dans le délire de la jalousie, trouve sa place comme la métaphore exacerbée du désir impur. Elle cristallise les émotions incontrôlables, et surtout l'adultère qui ne se produira que dans l'esprit malade de Pozdnychev. La musique devient acte sexuel, emportement des sens, oubli et excitation :

"Toute la musique d'ailleurs est épouvantable. Qu'est-ce donc que la musique ? Pourquoi produit-elle ces effets ? [...] On prétend qu'elle élève l'âme en l'émouvant. Stupidité ! Mensonge ! Son effet est puissant, certes, mais - je parle pour moi - il n'élève nullement l'âme : il ne l'élève ni l'avilit, il l'excite. Comment vous expliquer ? La musique me porte à oublier tout, moi-même, ma véritable situation ; elle me fait croire à ce que je ne crois pas, comprendre ce que je ne comprends pas ; elle me donne un pouvoir que je n'ai pas. elle me fait l'effet du bâillement ou du rire. Je bâille quand je vois quelqu'un bâiller, je ris en entendant quelqu'un rire.
La musique transporte dans l'état d'esprit dans lequel se trouvait celui qui l'a écrite. Je mêle mon âme à la sienne et je le suis d'un sentiment à un autre. [...] Ici, l'excitation, excitation pure, sans but. C'est de là que viennent les dangers de la musique et ses conséquences parfois épouvantables. [...]
Est-ce qu'il devrait être permis qu'une personne pût en hypnotiser tant d'autres et en obtenir ensuite tout ce qu'elle voudra ? Et surtout que ce charmeur soit le premier venu, un être immoral quelconque ? Aujourd'hui, c'est une puissance terrible entre les mains de chacun..."

 

La Sonate à Kreutzer est un texte passionnant, original, d'une grande acuité psychologique. Force est de constater que sous la rigueur morale prônée, un certain nombre de réflexions posent toujours question. Et puis cette posture mélophobe, parfaitement étonnante, est un coup de génie ! Montrer la Sonate à la fois comme mobile et arme du crime et comme expression même du désir mérite qu'on s'y attarde. D'ailleurs, quelques artistes s'y sont attardés : Prinet en créera une toile en 1901 et Janacek un quatuor à cordes en 1923.

Je vous laisse sur l’œuvre originale de Beethoven pour vous donner peut-être envie de plonger dans tout ce qu'elle a inspiré à Tolstoï.

 

 

Challenge XIX.jpgChallenge XIXeme chez Netherfield Park

2eme lecture

 

 

 

 

 

 

challenge-des-notes-et-des-mots-4.jpgChallenge Des notes et des mots

3eme lecture

14/11/2013

Un roi sans divertissement de Jean Giono

Un-roi-sans-divertissement_2.jpg
Un roi sans divertissement de Jean Giono, ed. Folio, 1946, 240p.

 

Un roi sans divertissement s'inscrit dans le cycle des Chroniques dont il est le premier volume et explore à ce titre un fait divers à travers une pluralité de narrateurs-témoins. Il prend place dans une société et une géographie bien particulière : ici les Alpes profondes entre Isère et Drôme. Dans cet espace empêtré de neige et de brouillard, au milieu du XIXe, une jeune femme disparait mystérieusement. Peu de temps plus tard, un second habitant échappe de peu à un semblable enlèvement. La peur étrangle toute la petite communauté et l'on dépêche sur place le capitaine Langlois qui ne parvient pas à empêcher une deuxième disparition. Ainsi s'égrènent plusieurs hivers jusqu'à ce que le meurtrier, un homme comme les autres, soit rattrapé et tué. Après cette affaire, Langlois démissionne, devient commandant de louveterie et intègre le village. Durant cette vie âpre et dans la solitude pesante de la neige, il approche ce sentiment de vacuité qui avait conduit jadis le meurtrier à son étrange divertissement.

L'écriture extrêmement orale de Giono, son emprunte rurale et l'ennui comme noyau dur du propos pourraient être imagés comme un cocktail de Céline, Pierre Michon et Flaubert - bien que ce résumé à l'emporte-pièce n'est pas entièrement satisfaisant et ne rend pas justice aux nombreuses qualités littéraires du roman. Un roman sans divertissement est clairement un livre exigeant. Le grand nombre de narrateurs, qui se succèdent sans crier gare, réclament une attention accrue, d'autant que le récit se fait sur le ton de la confidence autour du feu : le style laisse une large part aux circonvolutions de l'oral qu'il faut parvenir à suivre à l'écrit. Le premier narrateur du livre est anonyme et postérieur à l'affaire de deux générations (me semble-t-il). Il revient dessus, tente de la comprendre. Par la suite, d'autres prendront le relai : des vieillards sachant vieillir, puis Saucisse... Eux sont de véritables témoins et s'enchâssent les uns dans les autres [Le premier narrateur recueille le témoignage des vieillards qui eux-mêmes ont recueilli jadis le témoignage de Saucisse]. Bref, les narrateurs et donc les points de vue sont multiples. On s'enroule pour démêler tout d'abord l'affaire de meurtre puis pour démêler la personnalité complexe de Langlois.

Car soyons clairs : on parle souvent de trame policière pour cette chronique mais elle ne tient, dans les faits, que 80pages. A partir du moment où le meurtrier est rayé de la carte, le roman prend une tournure beaucoup plus psychologique centré autour de la figure de Langlois - charismatique, taiseux, solitaire et énigmatique. Il a semblé comprendre avant tout le monde l'esprit du tueur ; à présent il s'agit de comprendre ce qui l'a mené lui-même à un acte irréparable. Tout le roman se fait sous un angle rétrospectif, travaillé constamment d'allers et venues dans le temps. Ceux qui racontent savent ce qui est arrivé ; ce n'est pas le cas des lecteurs qui doivent deviner. Cette écriture elliptique, également signe d'oralité, en rajoute à l'exigence de lecture. Le fameux acte de Langlois révélé en toute dernière page du roman tombe comme un couperet à la fois fantaisiste et tragique. Le cœur de cette affaire est l'ennui qui englue et précipite dans la noirceur, "la plus grande malédiction de l'Univers" dira Giono. L'ennui comme exact pendant au divertissement, seul capable de l'extirper de la vie humaine. Le divertissement se révèle absolument nécessaire, quel qu'il soit : une procession de Noël, avec la panoplie éblouissante du prêtre et les encensoirs majestueux, ou le meurtre. Langlois, au fond, n'a-t-il pas si bien compris le meurtrier que parce qu'il lui ressemble ?

A travers ce roman, Giono pose plusieurs questions : Stylistiques tout d'abord tant son écriture et l'univers qu'il crée sont pointus, métaphysiques d'autre part, car cette question de l'ennui comme composante ontologique de l'existence est noué à un défaut d'inspiration (et peut-être de foi ?). A cet égard, j'aurai pu relever un certain nombre d'images qui jalonnent le texte et qui ne sont pas sans rappeler une imagerie iconique mais je vous laisserai la découvrir.
Je dois néanmoins avouer, malgré une reconnaissance évidente du talent de l'auteur, que je n'ai pas du tout adhéré à cette lecture. Je crois qu'Un roi sans divertissement est typiquement le genre de livre qui emporte ou laisse sur le carreau : il n'y a pas d'entre deux tant style et propos sont particuliers. Je ne suis pas fan à la base d'écritures empruntent d'oralité - ce qui était mal parti pour ce roman... Quant à la thématique de l'ennui, autant je l'aime passionnément dans la poésie baudelairienne, autant je crois avoir du mal dès lors qu'elle est romanesque. L’Éducation sentimentale de Flaubert - LE livre sur l'ennui - m'avait effectivement ennuyé au plus au point ; ici j'ai ressenti exactement le même désintérêt saisissant. Comme ça ne m'était pas arrivé depuis bien longtemps. Autant dire que je fais partie des laissés sur le carreau. Que cela ne vous rebute pas néanmoins : j'en ai entendu de vifs éloges par ailleurs. Il faut donc absolument le tester pour savoir si ce livre est fait pour vous ou pas.

 

 

challenge-des-100-livres-chez-bianca.jpgChallenge Les 100 livres à avoir lu chez Bianca

8eme participation