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13/12/2012

Antigone de Jean Anouilh

Bon, comme vous le savez, j'expérimente avec plaisir (la plupart du temps) depuis la rentrée, la vie d'une prof de français en lycée professionnel. Et forcément, lorsque je prépare mes cours, je me pose avant tout deux questions cruciales : Quelle oeuvre pourrait plaire à mes jeunes et surtout, quelle oeuvre me plait suffisamment pour que je réussisse à leur en donner le goût et leur en transmettre le sens ?

Autant, il m'arrive de tourner un moment pour y répondre parce que les oeuvres qui me plaisent ne sont pas forcément de leur goût et inversement, ou bien parce qu'elles sont trop pointues... Autant pour le théâtre, la réponse m'est venue immédiatement, comme une évidence :

 

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Antigone de Jean Anouilh, éd. La Table Ronde, 1944

 

Il faut dire que c'est un juste retour des choses : c'est grâce à un cours en 4eme que je suis tombée amoureuse de ce mythe et surtout de cette pièce qui n'a plus jamais cessé de m'accompagner depuis.

Anouilh y reprend le mythe d'Antigone, fille de Jocaste et d'Oedipe de la famille des Labdacides. Oedipe exilé à Colone et ses deux fils morts dans une lutte fratricide pour le pouvoir, Thèbes est gouvernée par Créon, frère de Jocaste. Ce dernier prend la lourde décision de ne donner des funérailles qu'à Etéocle tandis que le cadavre de Polynice serait condamné à pourrir au soleil.
Décision qui ne convient pas à la petite Antigone qui nourrit un amour sans distinction pour ses deux frères. Elle brave donc à plusieurs reprises le décret royal pour tenter d'enterrer Polynice à l'aide d'une petite pelle, malgré les tentatives de Créon pour l'en empêcher. Comme dans toute tragédie, on sait d'ores et déjà quelle sera l'issue de cette funeste entreprise : Antigone mourra, ainsi qu'Hémon, son fiancé.

Toute la beauté de cette pièce - aux abords mythiques peut-être peu engageant pour nos jeunes esprits contemporains - réside à mon sens dans la place accordée au long affrontement central entre Créon et Antigone. Ce NON revendiqué par une Antigone frêle mais puissamment déterminée (au deux sens du terme) opposée au OUI d'un Créon déjà épuisé par la tâche cristallise toute la fraîche beauté et toute la liberté de l'adolescence. Ce fameux élan idéaliste sans concession que nous tâchons de ne jamais perdre dans les méandres de l'âge adulte.

Ce NON aussi, qu'il ne faut pas manqué d'inscrire dans le contexte historique et qu'Anouilh modernise en lui donnant la coloration politique d'une résistance active face à l'oppression des dictatures.

On pourrait croire, en lisant cela, que j'ai une préférence pour le personnage d'Antigone. Pourtant, c'est bien les deux personnages qui m'inspirent un égal attachement. Créon défend une position tout à fait juste, lui aussi : relever les manches, tenir la barre, prendre ses responsabilités. L'enseignement de la pièce se tire de leur long dialogue poignant, nous offrant peut-être l'opportunité d'un juste milieu.

Antigone d'Anouilh est pour moi, toujours, un texte puissant, bouleversant, d'une déconcertante lucidité et qui nous rappelle qu'il ne faut jamais se soumettre : revendiquer l'Être, en quelque sorte, sur toute chose.

 

Pour conclure, je vous conseille le visionnage de l'excellente (et je pèse l'adjectif) mise en scène de cette pièce par Nicolas Briançon et l'excellente (bis) interprétation de Barbara Schulz et Robert Hossein. (Je l'ai trouvé que sous-titrée en arabe pour avoir l'intégrale sur youtube mais sinon, ça se loue dans toute bonne bibliothèque^^)

*

 

3926815867.jpgChallenge "Un classique par mois"

Décembre 2012

10/12/2012

Lettres du Père Noël de J.R.R. Tolkien

Ca y est : j'ai fait mon sapin et ai passé mon week-end à emballer tous les cadeaux déjà préparés avec amour. C'est bientôt Noël quoi ! Et comme chaque année, malgré le temps qui passe sur ma petite figure, je suis toujours une gaminette à l'approche de cette fête qui signifie toujours quelque chose comme "fais plaisir à ceux que tu aimes", quoiqu'il arrive et quelle que soit la distance qui me sépare maintenant de la plupart d'entre eux.

Tout ça pour dire qu'en cette période de l'année, j'affectionne quelques lectures de circonstances (pas beaucoup, pour pas toutes les épuiser en un seul décembre) qui me plonge dans cette atmosphère de neige, de cadeaux, de gourmandises et de père Noël - comme un avant-goût du jour J.

 

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Lettres du Père Noël de J.R.R. Tolkien, ed. Pocket, 2010, 110p.

 

Et en parlant d'avant-goût, ce livre là est un délice ! Tolkien (que par ailleurs, je n'ai jamais lu) a eu la meilleure idée du monde pour faire patienter ses enfants à l'approche de Noël : leur envoyer des lettres signées du Père-Noël puis progressivement, co-signées par l'ours polaire et Ilbereth, l'elfe secrétaire. Au fil de la vingtaine d'années d'écriture, les lettres deviennent des petits contes à elles toutes seules - où le Père Noël et ses acolytes racontent leurs aventures étonnantes agrémentées de dessins. Saviez-vous par exemple, qu'ils ont du déménager suite à une explosion de feux d'artifices? Ou encore qu'ils ont planté un sapin géant dans un lac de glace ? Et bien tout cela et plus encore se trouve dans ce joli livre qui fera rêver les grands comme les petits, j'en mets ma main au feu !

Et n'empêche que le jour où j'ai des ptis neveux et des ptites nièces, je leur enverrai aussi des lettres du Père Noël. Je suis définitivement fan de cette idée en or ! Merci Johnny!

 

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22/10/2012

Le Ventre de Paris d'Emile Zola

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Le Ventre de Paris d'Emile Zola


Voilà plusieurs années, Florent a été condamné à tort au bagne. Il finit par s'en évader et, après un périple éreintant, rejoint enfin Paris dans la charette à légumes de Madame François. C'est ainsi qu'immédiatement le lecteur pénètre avec lui dans le vrai protagoniste de ce troisième volet des Rougon-Macquart : Les Halles centrales de Paris - ce grand corps monstrueux et affamé de vies, comme ont pu l'être les mines de Germinal ou le grand magasin d'Au bonheur des dames. Car toute l'intrigue de ce roman a pour principal prétexte l'exposé de ce ventre de Paris, cette pieuvre gigantesque dans lequel ou autour duquel s'entasse tout un débordement de nourriture, des poissons aux fruits en passant par le beurre, les pâtés ou les pains ; où se tissent et se défont les relations humaines qui ne tiennent qu'à un fil.

 

"Elles étaient sans cesse là. Il ne pouvait ouvrir le fenêtre, s'accouder à la rampe, sans les avoir devant lui, emplissant l'horizon. Il quittait les pavillons, le soir, pour retrouver à son coucher les toitures sans fin. Elles lui barraient Paris, lui imposaient leur énormité, entraient dans sa vie de chaque heure. Cette nuit-là, son cauchemar s'effara encore, grossi par les inquiétudes sourdes qui l'agitaient. [...]
C'étaient les Halles crevant dans leur ceinture de fonte trop étroite, et chauffant du trop-plein de leur indigestion du soir le sommeil de la ville gorgée."

 

Florent, donc, y rejoint son frère Quenu, propriétaire d'une aimable charcuterie rue Rambuteau avec sa femme, la belle Lisa. C'est par elle que l'on se rattache à l'obscure famille Macquart : Petite-fille d'Adélaïde, la doyenne héroïne de La forture des Rougon, elle est également la soeur de Gervaise, héroïne de l'Assommoir, la tante de Claude, héros de l'Oeuvre que l'on retrouve ici en guide nomade et mystérieux, et la mère de Pauline, héroïne de La joie de vivre (et on pourrait continuer l'énumération encore longtemps).
Lisa est de ces belles femmes de l'époque, appréciée pour sa fraîcheur, ses formes opulentes, et son honnêteté à toute épreuve. Elle n'hésite pas à accueillir Florent sous le toit du ménage et à lui proposer sa part sur l'héritage de l'oncle Granelle. On comprend pourtant rapidement que toute cette probité souriante est surtout l'expression d'une pensée bien comme il faut, d'un petit esprit bourgeois qui n'aspire qu'au confort sans trop se mouiller. Lisa ou la figure de cette petite bourgeoisie que Zola fustige, dont il montre toute l'étroitesse d'esprit et tout l'égoïsme aveugle. A lire certains passages, on est choqué par l'actualité mordante du propos...

 

"- [...] Certainement que je profite du bon moment et que je soutiens le gouvernement qui fait aller le commerce. S'il commet de vilaines choses, je ne veux pas le savoir. Moi, je sais que je n'en commets pas, je ne crains point qu'on me montre du doigt dans le quartier. Ce serait trop bête de se battre contre les moulins à vent... Tu te souviens, aux élections, Gavard disait que le candidat de l'empereur était un homme qui avait fait faillite, qui se trouvait compromis dans de sales histoires. Ca pouvait être vrai, je ne dis pas non. Tu n'en as pas moins très sagement agi en votant pour lui, parce que la question n'était pas là, qu'on ne te demandait pas de prêter de l'argent, ni de faire des affaires, avec ce monsieur, mais de montrer au gouvernement que tu étais satisfait de voir prospérer la charcuterie."

 

Florent, quant à lui, fait presque figure de martyr. Embauché comme remplaçant au poste d'inspecteur des poissonniers, aux Halles, il n'hésite pas à verser l'intégralité de son salaire au titulaire du poste près de mourir. Il n'hésite pas non plus à investir temps et argent à un projet démocratique qui lui tient à coeur. De toutes ces bonnes intentions, il ne retire que la médisance des demoiselles aigries du quartier - un beau ramassis de poules cinglantes et ridées par le mépris - et la méfiance galopante de Lisa, uniquement concerné par la subsistance de son petit empire. Il faut pourtant se garder de tout manichéisme, car le malheur de Florent n'arrive pourtant pas sans crier gare et ce projet de révolution arrive bien trop grossièrement dans un quartier qui ne l'appelait pas.

Et puis au-delà de l'intrigue : les Halles sublimées par l'écriture de Zola - maître parmi les maîtres. Je ne suis pourtant pas fan des descriptions à n'en plus finir mais comment ne pas se délecter ici des pages florissantes, de tous ces étalages gourmands sous le soleil parisien. En vrai peintre impressionniste, Zola manie les mots comme Claude maniera les couleurs et ces Halles voraces scandent au fil du roman l'esprit de ses habitants. Tout d'abord havre de paix, figure d'un paradis terrestre, d'une opulence chatoyante retrouvée après les années du bagne, elles deviennent progressivement pourriture et monstre, à l'image de la dégradation de toute cette société commerçante.

 

"Le jour se levait lentement, d'un gris très doux, lavant toutes choses d'une teinte claire d'aquarelle. Ces tas moutonnants comme des flots pressés, ce fleuve de verdure qui semblait couler dans l'encaissement de la chaussée, pareil à la débâcle des pluies d'automne, prenaient des ombres délicates et perlées, des violets attendris, des roses teintés de lait, des verts noyés dans des jaunes, toutes les pâleurs qui font du ciel une soie changeante au lever du soleil ; et, à mesure que l'incendie du matin montait en jets de flammes, au fond de la rue Rambuteau, les légumes s'éveillaient davantage, sortaient du grand bleuissement traînant à terre. Les salades, les laitues, les scaroles, les chicorées, ouvertes et grasses encore de terreau, montraient leurs coeurs éclatants ; les paquets d'épinard, les paquets d'oseille, les bouquets d'artichaut, les entassements de haricots et de pois, les empilements de romaines, liées d'un brin de paille, chantaient toute la gamme du vert, de la laque verte des cosses au gros vert des feuilles ; gamme soutenue qui allait en se mourant, jusqu'aux panachures des pieds de céleri et des bottes de poireaux. Mais les notes aigües, ce qui chantait plus haut, c'étaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des navets, semées en quantité prodigieuse le long du marché, l'éclairant du bariolage de leurs deux couleurs."

 

Sans aucun doute, une de mes plus enthousiastes lectures zoliennes - car après tout, j'ai beau être une inconditionnelle, je n'en ai pas moins mes préférences. Je suis toujours autant subjuguée par tous ces tableaux, toutes ces senteurs. C'est décidément en chroniqueur acerbe de la société, les deux pieds dans sa bourbeuse humanité que je préfère Zola et Le ventre de Paris est encore une éclatante démonstration de ce talent si particulier.

 


71762180_p.jpgChallenge Rougon-Macquart

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Classique-final-4.jpgChallenge Un classique par mois

Octobre, bis