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15/03/2019

Les voyageurs de l'impériale de Louis Aragon


Les voyageurs de l'impériale.jpgAvec Aragon et son cycle du Monde Réel, les romans se suivent et ne se ressemblent pas. Non : ils se bonifient comme le bon vin.
Pour moi, tout a commencé l'an dernier avec les très politiques Cloches de Bâle qui m'ont fait patiner copieusement sur une bonne centaine de pages avant de prendre leur élan grâce à Catherine Simonidzé et une direction un peu plus claire. C'était compliqué mais tellement riche qu'évidemment, j'ai enchaîné avec Les beaux quartiers en septembre, plus limpide, où le politique flirte avec le roman d'apprentissage parisien - Nathalie rappelle à ce sujet la parenté balzacienne de ce roman et elle a bien raison - et où la langue follement libre d'Aragon m'a enchantée. 

"Et puis, pourquoi se casser la tête ? Qu'attend-on de la vie sinon un peu de musique ? N'est-ce pas, Meyer ?"

Alors à quelle sauce est-on mangé dans Les voyageurs de l'impériale ? De 1889 à 1918, Aragon livre la trentaine d'années (ou presque) d'un seul homme, Pierre Mercadier, soleil d'un système qui flanche - cette fin de siècle où tout bascule, à commencer par les certitudes de notre antihéros. Pierre est issu d'une famille bourgeoise tout à fait aisée. Élevé dans la nécessité de la sécurité, et un peu par goût de participer à l'éducation de sa patrie aussi, il se fait professeur d'Histoire au lycée. Mariée à une nobliaute désargentée mais très imbue de cette condition d'un autre temps - là encore, le pouvoir de l'éducation, il s'ennuie : Paulette est superficielle, frivole et pétrie d'idées arrêtées. Il ne faut pas très longtemps à Pierre pour s'en désintéresser cordialement, puis pour haïr la prison que ce mariage représente. Cette décrépitude du couple, entamée sous le regard monstrueux de la Tour Eiffel qui sonne le glas d'un siècle grandiose, devient une complète Béréniza à l'été 1897 lors d'un séjour familial à Sainteville chez l'oncle de Paulette. Pierre y vit une brève liaison qui réveille le démon de midi tandis que son fils Pascal s'ouvre à la nature et à l'amour. L'un s'enflamme, non d'amour mais d'aigreur, et étouffe tandis que l'autre, le rejeton, découvre tout l'univers des sens. Ils font, l'un et l'autre, l'apprentissage d'une liberté très différente, de plus en plus rageuse et cynique chez notre protagoniste. 

Il y a ruine si on regarde derrière soi. Toujours, quoi qu'on fasse. Il y a ruine dans le substance des choses, dans ce qu'on n'a pas osé détruire. Il y a ruine dans le décor de carton-pâte derrière lequel rien ne se cache, rien. Et auquel il aurait fallu foutre le feu. Ah, que ça flambe ! 

Il eut tout d'un coup conscience de lui-même dans l'avenir, menant une vie médiocre, une vie dérisoire. Mais seul. Si admirablement seul. 

*

- Ça fait Baudelaire ce que vous me racontez là : Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent... Je ne suis pas voyageur, je suis un type qui ne veut pas faire semblant de penser blanc quand il a la tête au noir... C'est tout. Partir pour partir, entre nous, c'est parler pour ne rien dire... Il y a aussi un autre poète qui a dit : ... Fuir là-bas, fuir ! / Je sais que des oiseaux sont ivres / D'être parmi l'écume inconnue et les cieux... Seulement celui-ci, il est professeur d'anglais, et il continue à faire sa classe. Tenez, j'ai un ami... enfin une relation... un peintre... Il faisait des tableaux bretons, et puis il a eu des désillusions... Ça ne marchait pas très bien matériellement... Il est parti pour Tahiti. Loin de la civilisation, de l'époque et de ses laideurs ! Bon. Il m'a écrit. Il ne parle que du gendarme. Il ne fait plus de tableaux bretons, mais il fait des tableaux tahitiens... C'est comme les ministères : on les renverse, puis on reprend les mêmes et on recommence... 

Ainsi, tout était fini, tout allait se détacher, se libérer, le monde allait partir à la dérive. 

Cet été-là change radicalement Pierre Mercadier. Jusqu'ici, précautionneux, organisé, raisonné, son seul travers était de jouer en Bourse, ce qu'il appelait tromper Paulette - et encore, ne s'autorisait-il à miser qu'en accord avec les intérêts du pays. Plus rien de tout ça n'a cours chez lui après 1897. Evidemment, cela couvait depuis longtemps mais voilà que la cocotte explose pour de bon. Il n'y a plus  que deux réalités tangibles : l'individu et l'argent. En accord avec ses nouvelles prises de conscience, et de façon éhontément égoïste, Pierre prend ses clics et ses clacs et abandonne tout le monde sans l'ombre d'un remord - comme l'a fait le grand-père de l'auteur dont il s'inspire fort pour ce personnage. S'en suit une parenthèse oisive et pathétique à Venise, à Vérone puis à Monte-Carlo où il rencontre Reine de Brécy qu'il quitte elle aussi, encore. Pierre ne croit plus en la nature humaine. Il est profondément désabusé. 

Accoudé au mur crénelé de Vérone, il pense qu si le héros véritable de l'ancienne liberté était le condottiere, le héros d'aujourd'hui, dans le monde de l'industrie, du crédit et du papier-monnaie, c'est après tout l'homme à l'identité fuyante, qui glisse entre les mailles de la loi, ne s'embarrasse d'aucune des sottises de convention, sans place assignée ici ou là, maître de son destin, défiant les limites fixées à son existence, et dont l'histoire est faite de cent romans, de cent désastres... 

*

On liquidait le vieux siècle et ses luttes périmées, on ouvrait le nouveau sur une parade publicitaire, l'Exposition Universelle qui nécessitait la confiance, on relançait la République avec ses filiales à chicotes, comme une affaire où l'assassin et la victime se pardonnaient mutuellement dans l'idylle des temps nouveaux, où ne comptait plus, enfin, que le profit, la grande loi de l'histoire. 

A cet instant précis - on a dépassé la moitié du roman, on a compris deux choses importantes : Ce roman est d'une noirceur implacable et refuser la politique, comme le clame haut et fort Mercadier, c'est en faire encore un peu quand même, en  contrastes et ombres chinoises. Ici, il est question d'une tentative de s'évincer de la société. De ne plus prendre part à cette marche dérisoire qui avale les individus pour en faire une masse informe régie par l'argent. Pierre Mercadier a tenté de sauter de l'impériale - sauf que c'est impossible. L'entreprise de Mercadier, peut-être par trop d'égoïsme, de froideur, de cynisme et de mépris de tout, est vouée à l'échec. Pierre Mercadier n'est pas l'idéaliste d'une société nouvelle. Il est celui qui fiche tout par terre pour ne rien recréer. Sa démarche, tôt ou tard, aboutira au néant parce qu'elle est stérile. Et de fait, quinze ans après sa fuite, tandis qu'on a forgé de lui une légende grotesque qui n'est pas sans rappeler celle de Rimbaud avec une ironie bien mordante, il réapparaît à Paris, vieilli prématurément et sans le sou. En bout de course. Il n'a pas d'autres choix que de reprendre une vie de professeur, aux crochets de son ancien collègue Meyer qu'il prend en horreur pour cela, et devient habitué d'un bordel où il ne fait que papoter avec le maquerelle. Elle, Dora Tavernier, développe un amour pur et passionnel pour ce M. Pierre qu'elle idéalise tandis qu'il n'est là que pour faire barrage à sa peur de la mort - c'est dans le même esprit qu'il va, le dimanche, observer son petit-fils Jeannot au parc. Evidemment, ça ne saurait durer. On est au seuil de la Première Guerre Mondiale et bientôt la politique va rattraper tout le monde, y compris ceux qui se pensaient en marge, pour tout engloutir sans distinction. 

- Croyez-vous ? la grande majorité des hommes se fichent de l'histoire comme de leur première culotte. La frousse passée, on joue à la manille et tout est comme toujours, à la va-comme-je-te-pousse... 

Lire ce roman aujourd'hui, c'est se faire doublement fouetter le museau. D'abord parce qu'on sait qu'il a été écrit en pleine Seconde Guerre Mondiale, et sachant cela, l'entièreté du roman est une forme de procès de l'individualisme de Mercadier et les dernières pages apparaissent d'une ironie cinglante. En même temps, Aragon n'apporte aucune solution. Ici, il n'y a pas de porte de sortie politique comme pour Catherine ou Victor dans Les cloches de Bâle ou pour Armand dans Les beaux quartiers. Là, rien. C'est noir. Aucune foi en rien ne se dessine. Mais ensuite, on réalise qu'on est présentement cent ans après et que ce n'est pas beaucoup plus joli. On oscille perpétuellement encore entre le communautarisme le plus sectaire et l'individualisme le plus chevronné. Voilà. Statu quo. On aimerait croire qu'un repli à la Mercadier est possible pour se soustraire à tout ça mais voilà qu'Aragon nous en démontre la stérilité. Bref : on est dans de beaux draps. 

Outre cet aspect extrêmement sombre et, disons-le, lucide de l'existence, Aragon, comme toujours, se surpasse littérairement. Sans tomber jamais dans un genre littéraire ou un autre, il délivre, à coup de discours variés, et quel génie lorsqu'il s'agit de manier l'indirect libre d'ailleurs, un roman multifacettes de fifou grâce aux nombreux satellites de la planète Mercadier. Son fils Pascal vit un véritable apprentissage bucolique à Sainteville qui occasionne des pages sublimes sur la nature, les jeux et l'enfance. Plus tardivement, dans la dernière partie, alors qu'il est patron d'une pension de famille, on le retrouve en petit Don Juan sans envergure, à l'affût des femmes qui veulent de lui et on s'aperçoit qu'il a finalement quelque chose de la froideur et de l'égoïsme de son père. Quant aux femmes, les trois figures qui accompagnent Pierre sur son parcours révèlent tour à tour un monde à bout de souffle : Paulette incarne la bourgeoise qui ne se résout pas à la mort de sa caste et qui s'échine à garder des convenances obsolètes ; Reine veut être libre quoiqu'il en coûte, quitte à s'engager sur des terrains glissants ; et Dora est l'espoir ridicule, tragique, qui se transforme en fantasme impossible. Que Dora est pathétique et touchante ! Les pages qui lui sont consacrées sont d'une infinie beauté, parmi les plus vibrantes du roman. 

Ce roman est une tragédie finalement. On sait très exactement comment tout va se dérouler. On le voit venir et la 4ème de couverture ne nous cache rien - ce qui explique que je ne vous ai rien caché non plus. Il n'y a rien à attendre en terme de dénouement : toute l'existence de la planète Mercadier et de son système solaire est vouée à s'abîmer dans le trou noir du vingtième siècle. Exactement comme dans les tragédies antiques, tout l'intérêt de ce roman ne réside donc pas dans le suspens haletant de connaître la fin mais dans le plaisir lucide de décortiquer tous les rouages qui mènent à l'acmé fatale. J'ai beaucoup parlé de noirceur, j'en conviens, et ce n'est peut-être pas très engageant pour beaucoup mais c'est pourtant un des gros points forts du roman au contraire : son absence de concession et son absence d'idéalisme. Chaque page est une gifle assénée au lecteur. C'est sûr, il faut avoir envie de ça lorsqu'on attaque le roman - je vous rassure, les découvertes de Pascal à Sainteville offrent tout de même une jolie parenthèse enchantée - mais si la littérature ne nous fouette pas un peu à l'occasion, qui aura le cran de le faire ? Finalement, je me plaignais en début de mois d'une lecture feel good un peu trop fade à mon goût ; je crois que j'ai déniché là son parfait contraire. J'ai bien fait de les enchaîner : j'ai ainsi vécu l'équivalent littéraire du bain nordique. Ça ravigote les neurones !

Nous nous attristons du malheur des grands hommes comme de l'effet injuste d'une fatalité à leur taille. Est-ce qu'il y a dans la vie un seul roman heureux? Est-ce que chaque vie humaine, la plus humble, ne se termine pas de façon tragique? Le rocher de Napoléon n'est rien d'autre que l'alcôve où se termine toute aventure, et tous les lits des maisons de Paris ont été les témoins d'agonies qui valent Ugolin, le Chevalier de la Barre ou Maximilien.
C'est vers cette issue horrible de la vie que nous sommes tous portés, inconscients du mouvement qui l'anime, du mécanisme de la locomotion, par un immense omnibus lui-même destiné aux catastrophes. Je me souviens d'avoir un soir traversé Paris aux premières lumières sur l'un de ces véhicules cahotants, pareil à une baleine qui glisse sur les ombres naissantes. C'était un soir que je me sentais inquiet et triste, la tête bourrée des chiffres dont dépendait ma liberté, des cours de la Bourse et des noms d'actions et de titres, comme une pauvre cervelle dépossédée qu'habitent les monstres du calcul. Tout d'un coup tout me sembla étrange, les cafés, les boulevards, les pharmacies. Je me mis à regarder mes voisins de l'impériale non plus comme des compagnons de hasard, qui s'égailleraient aux stations successives, mais comme les voyageurs mystérieusement choisis pour traverser avec moi l'existence. Je me mis à remarquer que déjà, sur un parcours bref, des liens s'étaient formés entre nous, le sourire d'une femme, le regard appuyé d'un homme, deux vieillards qui avaient lié conversation: une ébauche ds société. Et je pensais avec une espèce d'horreur que nous étions, nous à l'instant encore des étrangers, également menacés par un accident possible. De telle sorte que ce qui se passait en bas, entre les chevaux et la rue, et dont nous n'étions pas informés, risquait de créer entre nous une solidarité mortelle, et une intimité pire que l'intimité de l'amour, celle de la fosse commune. J'étais d'humeur à philosopher, parce que tout m'était amer. Je pensais que cette impériale était une bonne image de l'existence, ou plutôt l'omnibus tout entier. Car il y a deux sortes d'hommes dans le monde, ceux qui pareils aux gens de l'impériale sont emportés sans rien savoir de la machine qu'ils habitent, et les autres qui connaissent le mécanisme du monstre, qui jouent à y tripoter... Et jamais les premiers ne peuvent rien comprendre de ce que sont les seconds, parce que de l'impériale on ne peut que regarder les cafés, les réverbères et les étoiles; et je suis inguérissablement l'un d'eux, c'est pourquoi John Law qui inventa une façon d'affoler la machine restera toujours pour moi , malgré cette curiosité que je lui ai portée, un homme que je ne pourrai jamais me représenter dans les simples choses de la vie, flânant par exemple ou s'achetant des fruits chez l'épicier, ou jouant avec de petits enfants. Comme il est de toute vraisemblance qu'il fit, et ce n'est pas moins important à connaître de lui, que les opérations par lesquelles il créa la Compagnie des Indes. Voilà quarante années et plus que les miens et moi-même nous faisons vers une fin qui sera sans doute sinistre un chemin que je n'ai pas tracé, que personne n'a tracé. Peut-être pourrais-je m'expliquer l'étrange intérêt que j'ai porté à Law par cette croyance que j'ai qu'il a été l'un des rares hommes qui firent dévier le monde. Il n'était pas, lui, un voyageur de l'impériale...
 

Pour cette LC aragonaise, Nathalie a lu Les beaux quartiers

Et si toi aussi, tu as lu Aragon avec nous, manifeste-toi en commentaires pour que je recense ici ton billet !

21/08/2018

Anna Karénine de Léon Tolstoï

anna karénine,léon tolstoï,pavé,pavé de l'été,russie,histoire,xixème,amour,passion,jalousie,mort,suicide,réflexion,spiritualité,métaphysique,politique,moscou,pétersbourg,trainJe termine à l'instant Anna Karénine qui m'aura tenu un bon mois - quasiment tout l'été. Ce roman-là, cet été-là, était autant une envie qu'un défi et ce ne fut pas sans difficultés. 
Dans un cas comme celui-ci, je laisse souvent maturer un peu mes idées avant de rédiger un billet, ne serait-ce que quelques jours : on ne chronique pas un grand classique comme le premier roman venu, n'est-ce pas ? Mais présentement, il me semble avoir déjà vécu si longtemps dans la compagnie de ce livre tentaculaire qu'il est temps que sorte ce qu'il m'inspire. Ça vaudra ce que ça vaudra. 

On a coutume de résumer Anna Karénine, et le titre n'est pas pour rien dans cette méprise, au roman d'un adultère passionné. C'est certes cela, mais pas seulement. Anna Karénine, beauté magnétique, sobre et envoûtante, n'apparaît qu'après une première centaine de pages (le roman en compte pas loin de 1000). Son rôle, à ce moment-là, se résume à rappeler sa belle-soeur Dolly à la raison lorsqu'elle menace de quitter son mari infidèle, le frère d'Anna - et ce n'est que le premier clin d’œil de l'auteur à la suite des événements. A cette occasion, Anna subjugue tout le monde par son naturel, sa simplicité et son charisme. Elle n'est pas de ces héroïnes coquettes et superficielles. Elle a conscience de son charme et de son pouvoir de séduction, indéniablement, car elle n'est pas non plus de ces héroïnes naïves et éthérées, mais elle se caractérise surtout par une incroyable profondeur. Anna Karénine est toute de chair et d'intelligence. Elle incarne, dès le début du roman une personnalité extrêmement intense et intègre. En un mot : dense. C'est ce qui électrise tout le monde, homme comme femme. Ainsi séduit-elle Kitty, la jeune soeur de Dolly, amoureuse de Vronskï, puis Vronskï lui-même lors d'un bal. Vous connaissez la suite : c'est le coup de foudre. Voulant fuir le danger d'une telle flamme, Anna se précipite à la gare pour rentrer à Pétersbourg mais y rencontre à nouveau Vronskï en une circonstance effroyable qui sonne déjà le glas de leurs futures relations.

"Non, ils veulent nous apprendre à vivre et ils n'ont pas même l'idée de ce que c'est que le bonheur. ils ne savent pas qu'en dehors de cet amour il n'y a pour nous ni bonheur ni malheur : la vie n'existe pas !"

Longtemps Anna résiste mais lorsqu'elle se donne, c'est entièrement, sans compromission ni faux-semblant. Un personnage dit d'elle à cet égard à la fin du roman qu'"[e]lle a fait ce que toutes les femmes [...] font en se cachant ; elle n'a pas voulu mentir, et elle a bien fait." Concrètement, aux yeux de la société, sa décision n'est pas du meilleur effet. Dès lors qu'elle fuit avec Vronskï, Anna est persona non grata. Il n'est plus question qu'elle sorte - sa seule tentative à l'opéra est d'une violence psychologique assez inouïe - et il n'est plus question non plus pour la plupart des gens, surtout pour les femmes, de la visiter (des fois que l'adultère serait contagieux). Anna s'enferre dans une solitude qui vire à l'aigre un peu plus chaque jour. Vronskï, évidemment, est toujours libre comme l'air. Il sort, on le reçoit, il s'occupe d'administrer ses domaines, se lance dans divers projets et ne comprend pas l'attitude d'Anna qui, comme un fauve en cage, commence sérieusement à devenir oppressive et jalouse. Cette passion, comme toute passion qui se respecte, vécue qui plus est dans un contexte aussi confiné, se meut peu à peu en poison au quotidien. Ni l'un ni l'autre ne comprend le sacrifice de l'aimé et se rabâche la servitude de sa propre condition. Anna, n'y voyant aucun issue sinon d'être laissée pour compte tôt ou tard, saisit la tragique échappatoire qu'on connaît. 

Durant ma lecture, il m'a semblé souvent que j'étais déjà trop vieille pour ce roman. Les prémisses de la passion amoureuse ne m'ont pas emballée comme cela aurait pu être le cas il y a quelques années. Aussi suis-je restée très froide aux passages concernant Anna et Vronskï pendant près de 500 pages - et je peux vous dire que c'est long. Mais à partir de la rupture d'Anna avec son mari et la fuite avec l'amant, la finesse psychologique et sociale m'a captivée. Anna Karénine est décidément un roman ancré dans son époque et dans la culture slave. Nombreuses sont les tergiversations relatives au divorce par tous les personnages concernés, les interrogations sur les conséquences d'une telle décision, l'autopsie des sentiments amoureux et maternels ; les questions de la société, de l'honneur, de la carrière et de l'argent sont aussi lancées sur le tapis. Durant ces passages, Anna m'est apparu extrêmement moderne dans son besoin d'affirmer sa liberté et son amour et, conséquemment, extrêmement courageuse. J'ai alors éprouvé pour elle une compassion profonde dans l'agonie morale qui accompagne ses derniers mois. Seule avec son courage, emprisonnée par sa passion comme une condamnée recluse, elle ne pouvait que flancher tôt ou tard. Peut-on, pour autant, tenir Vronskï responsable de son attitude de plus en plus distante et agacée face à une Anna hystérique et malheureuse ? Il a fait comme on aurait tous fait : à un moment donné, l'instinct de survie reprend le dessus et les sentiments qu'on a éprouvés jadis ne sont plus suffisants quand le quotidien vire à l'enfer. Anna aurait voulu que Vronskï s'impose lui-même les privations que la société imposait à Anna mais le pouvait-il seulement ? Aurait-ce vraiment été profitable ?

Il ne savait pas que Lévine se sentait pousser des ailes. Lévine savait que Kitty l'écoutait, qu'elle prenait plaisir à  l'écouter ; et rien en dehors de cela ne l'intéressait. Dans cette pièce, et même dans le monde entier, il n'y avait que lui et elle. Il avait la sensation de se trouver à une hauteur vertigineuse tandis qu'en bas, très loin, se trouvaient ce bon et charmant Karénine, Oblonskï et tout le reste de la société. 

En parallèle de cette passion, Tolstoï relate la naissance - qu'on pense initialement avortée - d'un amour beaucoup moins flamboyant, bien qu'aussi passionné du côté de l'un des protagonistes, entre Lévine et Kitty. Celle-ci, après avoir été délaissée par un Vronskï qu'elle pensait proche de la demande en mariage, ne se remet finalement pas d'avoir refusé Lévine. Les deux personnages durant de longs mois vivent, réfléchissent, évoluent. Lévine incarne l'aristocrate propriétaire terrien qui administre son domaine avec sérieux et intérêt. Il est réservé en société mais habité d'une flamme particulière pour tout ce qui touche à la terre - en cela, le frère d'Anna, Stepan Oblonskï est son parfait opposé, parangon de l'aristocrate mondain, noceur, et superficiel.  Lévine n'hésite pas à travailler avec les paysans aux champs, malgré les moqueries d'une telle attitude. Le servage a été aboli peu de temps avant le début du roman. Tolstoï y glisse de nombreuses réflexions quant au devenir de la classe paysanne et à l'amélioration des conditions de travail. La question du peuple, de manière plus large, est également très présente par l'entremise du frère aîné de Lévine : "Chaque membre de la société est appelé à accomplir une certaine besogne, suivant ses moyens. Les hommes de la pensées remplissent leur tâche en exprimant l'opinion publique. L'expression unanime et complète de l'opinion publique fait le mérite de la presse ; et cela, de nos jours, constitue un phénomène très heureux. Il y a vingt ans, nous nous haïssions ; mais maintenant on entend la voix du peuple russe. Il est prêt à se lever comme un seul homme, à se sacrifier pour ses frères opprimés. C'est un grand pas et un signe de force."  (On est en 1877 hein... C'est quand même sacrément prémonitoire.)

L'amour entre Lévine et Kitty grandit progressivement, se nourrit de joies simples et n'échappe pas aux tracas et aux brouilles du quotidien. Leur mariage n'est pas un long fleuve tranquille mais, tandis que la passion entre Anna et Vronskï se détériore, l'amour de Kitty et Lévine se renforce par la naissance d'un enfant qui perpétuera le nom. C'est le déclencheur, chez Lévine, d'une crise métaphysique dont l'ultime partie du roman, tandis qu'Anna est déjà morte, est l'acmé. Celui qui a toujours été athée s'interroge sans cesse sur le sens de la vie et sur cette terreur ontologique que cristallisent la naissance et la mort : la finitude humaine. La philosophie qu'il compulse longtemps ne lui apporte nul réconfort ; et c'est dans la foi qu'il finit par le trouver. Ces pérégrinations spirituelles qui tomberont sûrement des mains de beaucoup, m'ont beaucoup intéressée. Elles reflètent une problématique très présente dans la littérature russe de cette époque et, de manière générale, très présente chez l'homme : la quête du sens. Quelle que soit la réponse qu'on lui apporte, si toutefois on finit par lui en apporter une, ce me semble être, finalement, la question fondamentale de toute existence. Où cours-je, où vais-je, dans quel état j'erre ? 

"Ce nouveau sentiment, de même que le sentiment paternel, ne m'a pas changé, ne m'a pas rendu heureux, ne m'a pas éclairé d'un coup, ainsi que je l'avais cru ; il n'y eut aussi aucune surprise. La foi, le manque de foi, je ne sais ce que c'est ; mais ce sentiment est entré imperceptiblement dans mon âme, par la souffrance, et s'y est installé solidement."

Franchement, lire ce livre ne fut pas de tout repos. Contrairement à beaucoup de consœurs blogueuses, je n'ai pas trouvé qu'il se lisait facilement malgré les longueurs ; je n'ai pas non plus éprouvé de passion dévorante, telle Anna, qui m'aurait donné envie de le lire d'une traite. J'ai même ressenti un mal de chien à arriver au bout de certains passages, intéressants dans l'absolu mais longs, terriblement longs, tentaculaires, digressifs, qui m'emmenaient à mille lieux d'un rivage que j'espérais atteindre la page suivante. Le découragement m'a souvent saisie et je bénis le dieu de la lecture en diagonale de m'avoir dotée d'une aptitude suffisante en la matière pour ne pas abdiquer définitivement. Et entre ces affres-là, que les grands classiques russes ont souvent la vertu de provoquer (spéciale dédicace aux Frères Karamazov que je n'ai jamais réussi à finir malgré tout mon acharnement), j'ai aussi découvert des passages et des réflexions d'une finesse, d'une justesse et d'une sensibilité lumineuses. Anna Karénine est le roman total par excellence. Toute la gamme des sentiments autant que la société, la politique et la spiritualité s'y mêlent avec brio ; tant, en somme, il brasse toute la comédie humaine avec une créativité et une exhaustivité impressionnantes. 

Alors, c'est vrai, j'en ai chié mais je ressors malgré tout soufflée par le génie d'une telle entreprise. 

 

Par ici, le billet de Lilly qui a sensiblement fait la même lecture que moi. 

01/06/2018

Testament à l'anglaise de Jonathan Coe

jonathan coe,testament à l'anglaise,what a carve up,politique,thatcher,agriculture,presse,édition,art,satire,ironie,critique,angleterre,écriture,écrivain,création,mois anglais,lecture commune,blogoclub"Laissez-moi vous donner un avertissement sur ma famille, au cas où vous ne l'auriez pas encore deviné, dit-il enfin. C'est la pire bande de salauds, de rapaces, de voleurs, d'escrocs, de traîtres, de criminels, qui ait jamais rampé sur le sol terrestre. Et j'y inclus mes propres rejetons."

L'événement fondateur de ce roman est le suivant : Godfrey est mort. C'était en 1942 lors d'une mission secrète au-dessus de Berlin. Alors qu'il volait, son avion fut abattu par un tir allemand - et ç'aurait pu être la fin de l'histoire ou, éventuellement, le début d'un roman de guerre comme on en connaît beaucoup si l'auteur n'était pas Jonathan  Coe. Rien de tout cela ici car entre à son tour en jeu le personnage qui va tout chambouler : la soeur de Godfrey, Tabitha. Celle-ci refuse de voir dans cette tragédie un événement banal de la guerre et accuse son frère aîné Lawrence du meurtre de son cadet. Vous imaginez le tollé. Entre stupéfaction générale, dénégations méprisantes de Lawrence et théories conspirationnistes, Tabitha est internée dans un établissement psychiatrique duquel elle ne sortira qu'épisodiquement. Cela ne l'empêche pas de ruminer âprement la situation et n'entache en rien sa certitude de la culpabilité de son frère. Une démonstration flagrante en est d'ailleurs faite quelques dizaines d'années plus tard, tandis qu'elle bénéficie d'une sortie exceptionnelle pour les cinquante ans du benjamin de la fratrie, Mortimer. 

Entre parallèlement en scène Michael Owen, écrivain blasé et inactif bien peu séduisant. L'époque a changé : nous sommes en 1990. Il a la quarantaine solitaire et négligée, ne sort plus de chez lui et n'interagit plus avec ses semblables. Quelques années auparavant, en 1982 exactement, il avait été débauché par la Peacock Press sur injonction d'une Tabitha vieillissante mais toujours obnubilée, pour raconter l'histoire de la tonitruante famille Winshaw. La fratrie d'origine n'était déjà pas géniale mais alors les rejetons, une tripotée de cousins arrivistes et cyniques, décrochent la timbale. Alors que Michael avait totalement lâché le projet, l'intervention inopinée d'une voisine va le motiver à se plonger à nouveau dans ses premiers travaux de recherche. En alternance avec la vie passée, présente et future de ce quadra auquel on s'attache finalement, le lecteur découvre tour à tour chacun des cousins Winshaw, exploitant tous un filon lamentable de notre société contemporaine capitaliste. Qui la télévision, l'art contemporain, la politique ou l'agriculture : tout y passe avec une acuité aiguë et une ironie cinglante de haute volée. 

J'ai également pris une ferme décision pour le mot "hôpital". Ce mot est exclu de nos discussions : nous parlons désormais d'"unités pourvoyeuses". Car leur seul but, dans le futur, sera de pourvoir à des services qui leur seront achetés par les autorités et par les médecins en vertu de contrats négociés. L'hôpital devient un magasin, les soins deviennent une marchandise, tout fonctionne selon les règles des affaires : produire beaucoup, vendre bon marché. La magnifique simplicité de cette idée m'émerveille. 

J'ai adoré ce roman mais c'est presque délicat de l'avouer. Une part de moi, indéniablement, a savouré cette tendance typiquement anglaise d'appuyer là où ça fait mal avec le sourire. Testament à l'anglaise est un exemple de situations parfois absurdes, souvent inattendues, convergeant toutes vers une des plus grosses gifles littéraires désinvoltes de la fin du XXème siècle. Une autre part de moi, pourtant, a beaucoup de mal à se réjouir de cette satire quand tout, absolument tout, ce qui est dévoilé est vrai et, surtout, quand tout cela se poursuit dans la même direction vingt-cinq ans après la première parution du roman. C'est véritablement terrifiant. Aussi, mes scrupules ne tiennent pas à la qualité du roman, qui est excellente, mais plutôt au propos qui fait froid dans le dos. Jonathan Coe lève le voile sur l'époque Thatcher avec tellement de pertinence, de légèreté et d'originalité que cela relève du sacré tour de force (j'allais écrire génie, hésitant sur le mot, le trouvant peut-être trop fort ? N'empêche que si ce n'est pas le cas, on n'en est vraiment pas loin). 

En parlant de tour de force, je ne vous ai encore pas dit grand chose de la forme. J'évoquais tout à l'heure l'alternance des récits. Lorsqu'on entame le roman, on commence par se perdre un peu dans toute la galerie des personnages Winshaw (merci à l'éditeur de fournir gracieusement un arbre généalogique, d'ailleurs!) puis on attaque franchement dubitatif l'existence de Michael Owen. On se dit pendant un bon paquet de pages qu'on a un roman bien écrit sur ce principe assez classique de récits parallèles. C'est évidemment une erreur. Le roman est un puzzle. Peu importe à quel point cette métaphore est éculée ; elle convient trop bien à la construction narrative brillante de l'intrigue. Les récits alternés sont des leurres simplistes à l'intérieur desquels se cache en fait une myriade d'indices - a priori anecdotiques - qui se répercutent au fil du récit sous forme d'échos et dévoilent tous, progressivement, une part du mystère. On ne prête pas forcément attention à la première résonance, puis la deuxième interpelle, enfin la troisième rend le lecteur attentif aux moindres détails. Lorsqu'on en arrive à cet instant de la lecture, on est irrémédiablement scotché à la suite de l'histoire qui se referme comme un piège sur tous et tout.

"Poignardé dans le dos, hein ? dit sèchement Hilary. C'est bien approprié. Est-ce que cela veut dire que Mrs Thatcher est quelque part dans la maison ?"

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