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03/06/2017

La prisonnière des Sargasses de Jean Rhys

mois anglais,jean rhys,rochester,bertha mason,antoinette cosway,jane eyre,jamaïque,vaudou,amour,haine,fièvreOn connait tous, grosso modo, l'histoire de Jane Eyre brillamment racontée par Charlotte Brontë. Malgré une lecture globalement en demi-teinte pour ma part, je garde un souvenir très vif et très intense - comment pourrait-il en être autrement ? - des passages entre Jane et Rochester. Il s'agit indéniablement d'une des plus belles histoires d'amour de la littérature, à la fois passionnée, pudique et ombrageuse comme on les aime (et là, on se revoit dévorer ces quelques pages brûlantes avec un thé, un plaid, quelques chats et des petits gâteaux dans une pièce feutrée en pleine hiver et on s'aperçoit qu'on est le parfait cliché de la blogueuse littéraire. Hmpf.)

Sauf que Jane Eyre et Rochester ne sont pas seuls dans l'histoire et l'ingrédient essentiel - le caillou dans la chaussure ou le grain de sable qui vient gripper la machine, pourrait-on dire - qui met à mal un certain temps leur amour réciproque et sincère est une tierce personne, une femme : la première femme de Rochester. De cette femme, chez Charlotte Brontë, nous ne savons rien ou presque, si ce n'est qu'elle s'appelle Bertha Mason, qu'elle est créole et qu'elle est folle. Aussi son mari a-t-il pris la décision voilà des années de l'enfermer dans le grenier comme une bête furieuse sous la garde de Grace Poole, une bonne femme rude et franchement alcoolique. Et soyons francs : durant la lecture de Jane Eyre, l'esprit ne s'attarde pas vraiment sur le cas de cette femme présentée comme violente, hirsute et destructrice. On se languit seulement, comme Charlotte Brontë a voulu qu'il en soit ainsi, sur l'amour contrarié de son héroïne et de Rochester, maudissant le XIXème de ne pouvoir permettre le divorce comme aujourd'hui, siècle où Bertha Mason aurait été évacuée à coup de signature chez le juge pour que nos tourtereaux convolent puis batifolent à loisir à Thornfield. 

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Jane Eyre dansé par le Shanghai Ballet à Londres en 2013
Fan Xiaofeng dans le rôle de Bertha Mason 

Sauf qu'en y réfléchissant, de quelle folie exactement pouvait souffrir Bertha ? Et, disant cela, on ne peut s'empêcher d'ailler plus loin et de se demander si elle était folle avant d'être enfermée ou si elle l'est devenue des suites de cette incarcération forcée, qui était de moins en moins une évidence à l'égard des déments à l'époque¹, attendu que n'importe quel sain d'esprit enfermé comme un animal en cage deviendrait passablement givré à la longue. Au fond, tout cela tend à cette ultime question qui récapitule toutes les autres : qui était Bertha Mason ?

Jean Rhys et son magnifique La prisonnière des Sargasses nous proposent quelques ébauches de réponses à cette question littéraire. Publié en 1966, il lui a valu d'être reconnue comme une auteure de grand talent mais, comme beaucoup d'excellents romans, il n'a pas su faire le poids face à d'autres plus faciles à lire et moins remuants, sans compter qu'on n'a pas toutes envie d'égratigner le souvenir romantique que nous gardons à l'esprit du beau et ténébreux Rochester (qui se dispute avec Darcy et quelques autres la palme du parfait fiancé littéraire - à ce propos, je lance pour qui veut le top 10 des parfaits fiancés littéraires : je sens que ce sera amusant, tiens). 

Selon Jean Rhys, Bertha Mason n'est Bertha Mason qu'aux yeux de Rochester. Pour sa part, elle est née Antoinette Cosway sur l'île de la Jamaïque de parents créoles aisés. Dans la première partie où la voix est donnée à ce personnage muet de Jane Eyre, Antoinette narre la solitude dans laquelle elle vit avec sa mère, son jeune frère et leurs domestiques au domaine de Coulibri, vastitude sauvage non loin de Spanish Town. Son père, beaucoup plus âgé que sa mère et d'une grande violence due à l'alcool, est déjà mort. Il y a quelque chose du jardin d'Eden dans les descriptions qu'induit le regard enfantin d'Antoinette : la végétation semble être la première expérience d'une nature revenue à l'état sauvage, aussi luxuriante que terrifiante. On pressent, à travers cette vision crue et exaltée du dehors l'expression d'une morbidité instinctive qui chatouille le lecteur. Les sens d'Antoinette apparaissent étonnamment développés, sensibles à des dimensions imperceptibles, véhicules de sensations ambivalentes, d'un calme dangereux. 

Les sentiers étaient envahis par l'herbe et une odeur de fleurs mortes se mêlait à la senteur vivante et fraîche. Sous les fougères arborescentes, aussi hautes que celles de la forêt, la lumière était verte. Les orchidées fleurissaient hors d'atteinte ou, pour telle ou telle raison, il ne fallait pas toucher. L'une d'elle avait l'aspect d'un serpent, une autre ressemblait à une pieuvre, avec ses longs et minces tentacules bruns sans feuilles, pendant d'une racine rose. Deux fois par an, cette orchidée fleurissait - et alors on ne voyait plus un pouce de tentacule. C'était une masse de blanc, de mauve, de violets foncés, admirable à voir. Son parfum était très suave et très fort. Je ne m'en approchais jamais.

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Détail de la couverture de la première édition du roman

Antoinette, dans ce retrait du monde où elle trouve une forme précaire de paix, connaît pourtant les douleurs infligées par l'homme. Le rejet des autochtones, brusque et violent à la suite du remariage de sa mère avec M. Mason, les amène à quitter cet endroit chéri par la jeune fille. Elle y perdra, de façons différentes, sa mère et son frère et sera éduquée loin de tous, dans un dénuement affectif presque total si ce n'est les quelques joies de la camaraderie, et loin de la chaleur d'un foyer. Vous remarquerez que, jusqu'ici, les parallèles avec le personnage de Jane Eyre sont nombreux : origines aisées, drame familial, manque d'amour, solitude, éducation dans un pensionnat strict pour jeunes filles... A ceci près qu'Antoinette vit tout cela sous la chaleur étouffante de la Jamaïque. 

Si l'on en croit Rochester dans Jane Eyre, la folie de sa femme serait héréditaire et, en effet, la dépression et l'alcoolisme ne sont pas exempts de sa généalogie. On s'aperçoit, par ailleurs, à travers la narration très vive, saccadée, synesthésique, parfois hallucinée, d'Antoinette d'une idiosyncrasie très particulière. Elle ressent de façon puissante ou ne ressent pas du tout. Elle n'envisage pas la tiédeur ; il semble même qu'elle y dépérisse. Antoinette est une femme qui semble chercher à se réaliser - notion très anachronique pour le XIXème siècle, mais je crois que c'est une volonté de Jean Rhys d'en faire un personnage éminemment moderne et, par là, intemporel - et à se fondre. Plus que folle, il conviendrait mieux de voir Antoinette Cosway comme un personnage complexe, troublé, chez qui un traumatisme lourd et, conséquemment, des forces antagonistes puissantes, sont à l'oeuvre. 

Si folie il doit y avoir chez elle, elle est déclenchée par son mariage avec Rochester. Signe très clair d'un rapport au monde qui se brise dès lors : Antoinette perd sa voix de narratrice au profit de celle de son mari. Le mariage, on le sait dans Jane Eyre, est arrangé par les familles Rochester et Mason. Les principaux intéressés n'ont pas leur mot à dire, s'étant à peine rencontrés. Rochester, d'ailleurs, est affligé d'une forte fièvre tropicale qui le tient alité et comateux pendant plusieurs semaines, ce dont profitent allègrement les familles. Finalement, chacun est mis devant le fait accompli présenté comme idéal pour tous - comprendre par là, financièrement principalement - et Rochester s'emploie à ne pas décevoir les espoirs familiaux. Antoinette, elle, semble véritablement tomber amoureuse de son époux dès l'établissement de leur lune de miel dans un de ces territoires sauvages de l'île. Elle se donne à lui avec passion. Rochester, lui, la désire mais ressent pour elle un rejet par ailleurs : ce caractère puissant, enflammé, franc, lunatique, n'est pas pour convenir à qui a en tête la pudeur et la retenue de l'idéal victorien. Somme toute, Antoinette attire physiquement Rochester mais rebute son esprit, jusqu'à le révolter tout à fait. Et plus celle-ci s'épanouit en ce qu'elle est, plus ce dernier s'en éloigne. C'est une banale histoire de mariage raté où règnent le désamour de l'un et la passion de l'autre mais les obligations de l'époque sont ce qu'elles sont : contraints de vivre ensemble, le rejet de Rochester devient révulsion. Le voilà qui s'emploie, consciemment ou pas, à saper ce qu'est Antoinette : elle devient d'ailleurs Bertha pour lui. Ne la supportant plus, il lui invente une nouvelle identité. Cette oppression d'une froideur tyrannique conduit en effet Antoinette à sombrer dans une profonde dépression et à noyer progressivement ce mal être dans le rhum. 

Elle m'avait laissé assoiffé, et toute ma vie ne serait que soif et désir ardent de ce que j'avais perdu avant de l'avoir trouvé

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Image extraite du film adapté du roman en 2006

C'est dans ces conditions et, profitant de l'abattement dans lequel est plongée Antoinette, que Rochester la ramène en Angleterre, sans plus jamais lui adresser la parole - négation suprême de l'autre - et l'enferme sous la surveillance d'une femme négligente et tout sauf bienveillante. Très clairement, Rochester présente sa situation comme une fatalité dans Jane Eyre : il s'est marié malgré lui, sous la pression familiale, avec une femme belle mais héréditairement folle et, qui plus est, en dessous de sa condition sociale. Grosso modo, il s'est donc retrouvé dans un piège et nous serions presque à deux doigts de lui reconnaître l'immense compassion d'accorder encore un semblant d'humanité à la décalquée du citron qui lui sert de femme en la logeant, la nourrissant et lui octroyant une gardienne. A travers La prisonnière des Sargasses, on est invité à nuancer ce point de vue et à concevoir Antoinette comme une femme, certes, compliquée, fragile et très extrême, mais non point folle avant de se marier avec un être froid et despotique, qui cherche à étouffer ce qu'elle est pour la façonner selon ce qu'il voudrait qu'elle soit : bref, Rochester incarne dès lors la pensée patriarcale conservatrice et oppressive victorienne. 

A bien des égards : en tant que femme, en tant que créole et en tant qu'originale, Antoinette incarne l'autre par excellence. Cette altérité est merveilleusement mise en exergue par l'auteure à travers une narration ultra-sensorielle où la cassure, sensible dans l'usage de nombreuses images antithétiques et de la syntaxe, est un motif abondamment brodé avec talent. On en vient à repenser autrement à Jane Eyre, qui, sous ses atours de simplicité, de fadeur et d'obéissance, apparaît, en contraste, comme la parfaite femme victorienne soumise là où Antoinette serait une femme du XXIème siège piégée dans le corps d'une femme de 1847 ².

En somme, une merveilleuse mise en perspective qui interroge à la fois la société victorienne, le couple, le statut de la femme à travers les siècles et l'usage et le renouvellement des formes narratives, en plus de nous donner à voir sous un autre jour un grand classique duquel on pourrait penser, à tort, avoir fait le tour. Comme quoi, ça vaut toujours le coup de céder à la tentation des romans dénichés à l'impro dans les brocantes estivales (ceci était un message du Comité Décomplexé des Craquages Livresques en Tous Genres). 

 Seuls la magie et le rêve sont vrais- tout le reste est mensonge.

mois anglais,jean rhys,rochester,bertha mason,antoinette cosway,jane eyre,jamaïque,vaudou,amour,haine,fièvreLa prisonnière des Sargasses de Jean Rhys, Folio, 1977[1966], 210p. 

(Il est actuellement publié chez Gallimard dans la collection L'Imaginaire)

 

 

 

mois anglais,jean rhys,rochester,bertha mason,antoinette cosway,jane eyre,jamaïque,vaudou,amour,haine,fièvreLe mois anglais 2017 chez Lou et Cryssilda

1ere participation 

 

 

 

¹ "In a review of the 1844 report by the Metropolitan Commissioners on Lunacy, the Westminster Review reported that the ‘disposition of the public’ towards the mentally ill was becoming ‘more enlightened and benevolent’. The review promoted the idea that patients in mental asylums ought to be given ‘the benefit of a cheerful look-out on a pleasing prospect’, and that those responsible for their care should ‘avoid everything which might give to the patient the impression he is in prison’". in The Figure of Bertha Mason 

 ² voir Bertha Mason : a 21st century woman trapped in 1847

15/04/2017

Acide Sulfurique d'Amélie Nothomb

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Acide sulfurique d'Amélie Nothomb, Le livre de poche, 2007, 212p. 

 

Je fais partie de ces gens qui, par principe un peu snob, n'aiment pas Amélie Nothomb alors même que je n'ai jamais réussi à finir aucun de ses romans (ceci explique sans doute cela, en même temps). Je me rappelle particulièrement de Métaphysique des tubes qui m'était totalement tombé des mains. J'en retenté deux ou trois titres depuis avec la même absence de succès (et j'ai même oublié les titres). J'avais donc décrété qu'Amélie Nothomb n'était pas pour moi et, comme la vilaine fouine que je suis, cela équivalait dans mon esprit à dire que c'était un peu de la crotte de chamois. 
Et puis, j'ai vécu la traversée du désert pour savoir quoi faire lire à mes 3e dernièrement jusqu'à tomber sur ce titre-là, Acide sulfurique, de mon auteure mal-aimée préférée. Allez, qu'à cela ne tienne, me dis-je, il n'y a que les imbéciles pour ne pas changer d'avis

Et me voilà embarquée plutôt fort, comme les personnages, dans une rafle du côté du Jardin des Plantes. Tout le monde, sans distinction d'aucune sorte, est entassé dans des wagons à bestiaux jusque dans des camps qui n'ont rien à envier aux camps de concentration nazis, à ceci près qu'ils sont équipés de caméras dans tous les coins. Certains raflés sont embauchés pour devenir kapos selon leur veulerie gratuite et leur imbécillité ; les autres revêtent le costume des prisonniers. Nous voilà dans la télé-réalité nouvelle génération : une télé-réalité qui se crée et se renouvelle au gré des audiences, où les principaux acteurs du show ignorent tout et où le consentement  d'autrui n'est plus nécessaire, où les pires horreurs de l'histoire deviennent sujet de divertissement, où la mort d'un homme se décide en pressant un bouton de sa télécommande. 

Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus ; il leur en fallut le spectacle.

Le propos est non seulement accrocheur mais d'une brûlante actualité. Je me rappelle de la polémique que ce titre avait soulevé lors de sa sortie, en 2005. De nombreux journalistes s'étaient insurgés contre l'irrespect de mettre en parallèle un phénomène télévisuel, certes discutable mais relativement inoffensif et surtout mettant en scène des personnes consentantes, et les camps de concentration. Le fait est que, douze ans plus tard, on ne peut que difficilement s'en offusquer tant on n'est pas si loin d'une telle folie. L'appât  de l'audimat et donc du gain - du côté des producteurs - et l'appât de la nouveauté, du toujours plus, du scandaleux, du croustillant et accessoirement de la bêtise la plus éhontée - du côté des spectateurs - sont suffisamment grands et puissants pour qu'on ne soit pas si loin de tels jeux sur nos écrans (si tant est qu'on puisse encore parler de jeu). Dans toute cette moutonnerie assez déconcertante, le rôle tordu des médias qui jouent d'un je t'aime moi non plus dont on peine à comprendre l'intention véritable est également très bien montré : au final, tout être pensant que l'on est (et si on ne l'est pas, c'est encore pire), on se retrouve embarqué dans un phénomène d'intérêt éminemment malsain voire hypocrite. Cette peinture des travers de nos comportements et de la dérive télévisuelle est plutôt bien servie et me semble une base intéressante de réflexion, notamment pour les adolescents qui ont tendance à tout boire sans suffisamment prendre le recul critique nécessaire. 

Le taux d'abstention au premier vote de "Concentration" fut inversement proportionnel à celui des dernières élections législatives européennes : quasi nul, ce qui fit dire aux politiques que l'on devrait peut-être songer, à l'avenir, à remplacer les urnes par des télécommandes.

Cependant, si je reconnais un intérêt réflexif intéressant à l'ensemble, et un style ponctuellement savoureux, je ne me peux m'empêcher de persister à considérer que, dans le détail, le récit souffre de beaucoup de facilités et d'une vision trop manichéenne pour être consistante, notamment du côté des personnages. Un peu plus de nuance aurait été bienvenue. Je me creuse la tête depuis tout à l'heure pour trouver malgré tout un personnage plus intéressant qu'un autre mais aucun ne me semble rattraper l'autre. Même l'évolution de Zdena est en carton. Je ne parle même pas de l'héroïne, Pannonique, qui doit faire se retourner toutes les Madones de la Renaissance sur leurs tableaux. La caricature est trop présente. On sent qu'Amélie Nothomb est une conteuse d'histoires. Elle imagine ici un univers un peu fou, pas si éloigné du nôtre. Elle construit à grands traits un récit et des personnages pour nous dépayser. Malheureusement, on ne dépasse pas le stade de l'ébauche. C'est dommage. Ce pourrait être tellement excellent, poussé un peu plus loin, désencombré des facilités et des clichés. 

N'empêche que je peux dire, maintenant, que j'ai fini un roman d'Amélie Nothomb ! (mais sans avoir envie d'en lire un autre, je dois l'avouer) 

 

acide sulfurique,amélie nothomb,camp,concentration,téléréalité,télévision,mouton,mort,presse,influence,réflexionLe mois belge d'Anne et Mina 2017

05/04/2017

Tours et détours de la vilaine fille de Mario Vargas Llosa

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Tours et détours de la vilaine fille de Mario Vargas Llosa, Folio, 2016[2008], 418p. 

 

A mesure que je toque à la porte des littératures du bout du monde, je m'aperçois combien je suis encore pauvre en voyages. Je glisse trop régulièrement sans m'en rendre compte vers la facilité de l'auteur ou, à défaut, du pays connu. Aussi, le challenge latino d'Ellettres tombe à point nommé : il est l'occasion pour moi d'aller voir ailleurs si j'y suis plus souvent. Pour une première fois, je pose mes valises littéraires au Pérou, à la rencontre d'un sacré prix Nobel de littérature. 

Je tombai amoureux de Lily comme une bête, la façon la plus romantique d'aimer. p. 14

Ricardo a quinze ans lorsqu'il rencontre la vilaine fille. L'été fait rage à Lima. Nous sommes en 1950. Les petits couples se font et se défont, sauf celui de Ricardo et de la vilaine fille : celle-ci refuse mordicus d'être son officielle dulcinée. Lily, de son joli patronyme, est déjà mystérieuse et insaisissable. Nul ne sait vraiment d'où elle vient : du Chili, dit-elle. Ce sera donc sa petite chilienne. Son pouvoir de séduction est déjà immense et Ricardo en est subjuguée. Mais ce n'est encore rien face à l'incroyable pouvoir de la vilaine fille de changer de nom, d'apparence, de vie toute entière d'une époque et d'un continent à l'autre. Tandis que Ricardo devient interprète et habite à Paris selon son rêve d'enfant, il la recroise jeune guérillera, bourgeoise élégante ou femme brisée dans des pays différents au fil de dizaines d'années. Cette fameuse héroïne "qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre" ne cesse de faire tourner la tête du bon garçon, toujours prompt à retomber amoureux de sa magicienne indomptable, toujours compatissant, caressant et pourtant tout sauf cœur d'artichaut. Ricardo n'aime pas facilement, sauf sa petite chilienne. Il ne se l'ôtera jamais de la peau, malgré ses méfaits, ses trahisons et ses répliques cinglantes ; elle s'y glissera toujours à intervalles réguliers comme le seul refuge qu'elle ait en ce monde. 

- Tu ne vivras jamais tranquille avec moi, je t'avertis. Parce que je ne veux pas que tu te fatigues de moi et t'habitues à moi. Et même si on se marie pour mettre mes papiers en règle, je ne serai jamais ton épouse. je veux être toujours ta maîtresse, ta petite chienne, ta pute. Comme cette nuit. Parce qu'ainsi tu seras toujours fou de moi p. 317

A travers cette folle histoire - qui peut-être d'amour en même temps que d'aventures -, c'est tout le monde qui évolue et dans lequel on voyage. Pour les besoins de son métier d'interprète, Ricardo se déplace régulièrement (je suis d'ailleurs assez admirative de son plurilinguisme qui le conduit même à apprendre le russe avec une relative facilité !). Aussi, s'ajoutent au Paris des années 60 à nos presque jours dont la population et les aspirations artistiques et politiques muent progressivement, ce Londres où émerge le mouvement hippie, un Japon à la fois corseté et décadent et, évidemment, toute l'évolution politique du Pérou dans sa correspondance avec son oncle. Au fond, Ricardo est de partout et de nulle part à la fois. C'est l'électron libre par excellence. Autant que lui pour la vilaine fille, cette dernière est son seul point d'ancrage, son seul port d'attache. Par conséquent, où qu'il aille, il se fond dans la masse tout en restant étranger. Chaque lieu, chaque mouvement dont il observe l'émergence ou l'évolution est vu à travers un regard à la fois interne et distancié. C'est une position sacrément originale pour le lecteur, dans un équilibre précaire qui frise l'ironie. Il y a une certaine objectivité dans la subjectivité de Ricardo et l'on voit dans son regard une lecture toute différente des mythes construits au fil des années. J'ai adoré, à cet égard, le récit d'un mai 1968 distancié qui remet certaines choses en perspective ou la mise à jour sous un nouvel angle de l'émergence opposée des mouvements hippie et skinhead en Angleterre.

En rentrant à Paris je découvris qu'il était intact, car la révolution de mai 68, en réalité, n'avait pas débordé du périmètre du Quartier latin et de Saint-Germain-des-Prés. Contrairement à ce que d'aucuns avaient prophétisé en ces jours d'euphorie, il n'y eut guère d'incidence politique, si ce n'est de hâter la chute de De Gaulle, d'ouvrir l'ère, brève, de cinq ans de Pompidou et de révéler l'existence d'une gauche plus moderne que celle du Parti communiste français. [...] Les moeurs devinrent plus libres mais, du point de vue culturel, avec la disparition de toute une illustre génération - Mauriac, Camus, Sartre, Aron, Merleau-Ponty, Malraux - ces années connurent une discrète décrue culturelle où, au lieu d'être des créateurs, les maîtres à penser devinrent des critiques, d'abord structuralistes, à la manière de Michel Foucault et de Roland Barthes, puis déconstructivistes, type Gilles Deleuze et Jacques Derrida, aux rhétoriques aussi pédantes qu'ésotériques, chaque fois plus isolés dans leurs cabales de dévots et éloignés du grand public, dont la vie culturelle, en raison de cette évolution, devint de plus en plus banale. p. 105

A cette époque, en 1972 ou 1973, le mouvement hippy connut une rapide désintégration pour devenir une mode bourgeoise. La révolution psychédélique se révéla moins profonde et sérieuse que ne le croyaient ses adorateurs. Ce qu'elle avait produit de plus créatif, la musique, fut rapidement intégré par l'establishment et finit par faire partie de la culture officielle et par rendre millionnaires et multimillionnaires les anciens rebelles et marginaux  [...] p. 150

C'est essentiellement cet attrait du voyage extraordinaire et nouveau qui m'a emballée dans les premières centaines de pages, les caractères trop moelleux de Ricardo - qui porte à merveille son surnom de bon garçon - et trop méprisant de la vilaine fille - qui porte également le sobriquet parfait - m'apparaissant trop appuyés à trop de points de vue pour être fluides et coller à l'évanescence d'un amour - ou du moins d'une relation puisqu'il est difficile de parler d'amour avec la vilaine fille ! - censé se mouvoir à travers le temps, l'espace et les apparences. Mais il faut reconnaître que, progressivement, on se fait prendre aussi à l'aura de la vilaine fille. Nos protagonistes évoluent en subtilité, en maturité et l'on se demande, au fond, si cette vaste supercherie n'est pas précisément de l'amour à sa manière : qui ne se saisit jamais vraiment. Tel est le pari de deux personnages que tout oppose si ce n'est ce projet fou : vivre l'insaisissable. L'amour, au fond, c'est forcément une histoire d'écriture - à moins que ce ne soit l'inverse. 

Avoue, quand même, que je t'ai donné un sujet en or pour ton roman, hein, mon bon garçon ? p. 418

 

Merci à Ellettres et à son challenge Latino grâce auquel je découvre fortuitement et avec un grand plaisir de lecture un écrivain fascinant, foisonnant et enchanteur. Mario, je reviendrai vers toi !  

 

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1ère participation péruvienne