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22/10/2017

Lettre à un otage d'Antoine de Saint Exupéry

lettre,lettre ouverte,autobiographie,histoire,guerre,seconde guerre mondiale,saint exupéry,emigration,exil,isolement,solitude,amitié,humanité,espoir,joie,partageQui dit texte autobiographique avec la Seconde Guerre Mondiale en toile de fond, dit souvent fête à mémé, tristesse et désespoir. Vu l'ampleur du saccage, comment pourrait-il en être autrement ? Saint-Exupéry ne déroge pas complètement à cette règle dans sa lettre ouverte, initialement prévue comme la préface de 33 jours de Léon Werth, l'otage du titre, avant d'être remaniée et envisagée comme autonome.

Le texte s'ouvre sur une première partie d'une mélancolie lancinante où le narrateur apparaît d'autant plus perdu, dans le Lisbonne de 1940, qu'il ne se reconnaît pas en la tripotée de joyeux riches expatriés qu'il rencontre. L'ombre de la guerre, c'est évidemment la peur et la mort, mais aussi le déracinement et le remords de la fuite. Contrairement à ces autres émigrants, Saint Exupéry ne poursuit pas un but pécuniaire - mettre son argent à l'abri - mais politique - convaincre les Etats-Unis d'entrer en guerre. Il n'empêche qu'il porte douloureusement le poids de son départ comme un manquement à ceux qui restent. 

Alors commence le vrai voyage, qui est hors de soi-même. 

 

La véritable interrogation de ce récit se dessine alors ici : comment continuer à être soi, comment rebondir, se reconstruire et espérer lorsqu'on est amputé de ses racines, et que la guerre invite à la haine de l'autre et à la suspicion perpétuelle ? Loin de la solitude subie que provoque une foule sans visages, c'est dans une solitude paisible et consentie que l'être se rassérène. Le désert le rappelle au point cardinal de sa géographie intérieure : l'amitié. 

Et comme le désert n'offre aucune richesse tangible, comme il n'est rien à voir ni à entendre dans le désert, on est bien contraint de reconnaître, puisque la vie intérieure loin de s'y endormir s'y fortifie, que l'homme est animé d'abord par des sollicitations invisibles. L'homme est gouverné par l'Esprit. Je vaux, dans le désert, ce que valent mes divinités. 

 

La simplicité et la tendresse des relations humaines, développées à travers autant d'anecdotes mettant en scène Léon Werth ou des soldats ennemis, brodent l'espoir profond et ravivé d'une humanité riche de toute sa diversité capable de projeter l'avenir d'une entente universelle.

Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente. 

Auprès de toi, je n'ai pas à me disculper, je n'ai pas à plaider, je n'ai pas à prouver ; je trouve la paix. 

Certains le liront comme un vœu pieu tant l'Histoire se charge régulièrement de nous décourager ; d'autres comme le souffle vivifiant qui redonne la foi. Une chose est sûre : à lire ce court et beau texte de Saint-Exupéry, ne pas perdre espoir, en certaines périodes particulièrement sombres et troublées, apparaît clairement comme une sacrée preuve de courage. 

Cette qualité de la joie n'est-elle pas le fruit le plus précieux de la civilisation qui est la nôtre ? Une tyrannie totalitaire pourrait nous satisfaire, elle aussi, dans nos besoins matériels. Mais nous ne sommes pas un bétail à l'engrais. La prospérité et le confort ne sauraient suffire à nous combler. Pour nous qui fûmes élevés dans le culte du respect de l'homme, pèsent lourd les simples rencontres qui se changent en fêtes merveilleuses. 

07/10/2017

Le héron de Guernica d'Antoine Choplin

le héron de Guernica.jpg

Il y a deux ans, je découvrais enfin Antoine Choplin et ce n'était pas exactement le coup de foudre... Autant dire que je n'étais pas partie, a priori, pour me tourner à nouveau vers cet auteur de si tôt. 

Et puis, dans mon projet de constituer une bibliographie de textes littéraires en tout genre traitant de l'art pictural pour mes mouflets de 4e,  Le héron de Guernica est revenu fréquemment sur le tapis dans les conseils glanés ici ou là. Les avis étaient terriblement élogieux, comme souvent avec Antoine Choplin... Aussi ai-je décidé de ne pas rester sur une première impression mitigée... 

Il lève le front au ciel et cherche les étoiles dans les trouées claires. 

Sans trop de surprise au vu du titre, l'action se situe sur une courte période de temps dans le fameux village espagnol. Basilio, jeune homme plutôt rêveur, introverti, aime en secret Celestina, parle peu et se passionne pour les hérons qu'il dessine et peint sans relâche. Son but ? Insuffler au tracé immobile le souffle mystérieux de la vie et cette dignité sublime de l'oiseau.  Une vaste entreprise à laquelle il s'adonne dès qu'un petit instant de libre et de quiétude lui est offert. C'est ce qu'il faisait ce fameux 26 avril 1937 lorsque les avions allemands ravagèrent le village. Basilio fonce bille en tête et découvre la poussière, les flammes et la peur là où, quelques instants plus tôt, seul importait le saisissement infime de la lumière sur le papier. Tandis que Basilio furète d'un endroit à un autre, cherche, se réfugie et capture l'horreur pour en porter le témoignage, le souvenir de l'envol du héron est pourtant vivace et revient de loin en loin comme l'étrange symbole de l'après : cette capacité de l'homme, et de la vie en général, à poursuivre sa course folle quoiqu'il arrive. 

C'est d'abord ça qu'il voudrait rendre par la peinture. Cette sorte de dignité, qui tient aussi du vulnérable, du frêle, de la possibilité du chancelant. 

Evidemment, il est presque impossible de lire Guernica sans penser immédiatement à Picasso. Et en effet, il n'est pas absent du tableau. Son exposition à Paris est l'événement qui encadre le récit de la quête artistique de Basilio et du bombardement. Notre protagoniste s'y rend pour admirer l'oeuvre du maître, qu'il ne connaît pas vraiment, et ambitionne de lui montrer peut-être ses travaux. Au lieu de cela, c'est le silence qui prévaut finalement sur toute chose. Car puisque l'art a ce don merveilleux de tout transcender, il n'appelle parfois, à l'image du divin, qu'un fascinant recueillement. 

Il a franchi le seuil de la toile, Basilio. Le voilà dans le tableau à son tour. Dans ces conditions, bien sûr, le héron a cessé de se donner en spectacle; sa facture de chair épaisse et palpitante, soudain évidente aux sens de Basilio, lui a fait quitter le monde des images. Il se tient là, presque à portée de bras tendu ; lui et Basilio partagent ce même endroit du monde. 

Indéniablement, j'ai été plus touchée que par Une forêt d'arbres creux. L'écriture m'a semblé plus largement poétique au fil du récit, ce dernier progresse d'ailleurs avec moins d'ennui et les passages où Basilio se confronte à la difficulté d'exprimer le vivant à travers un art par essence figé sont particulièrement pertinents et lumineux. J'ai marqué bien des citations dans ces quelques pages d'une grande justesse.
Pourtant, je persiste et signe dans mon appréciation toujours mitigée de l'ensemble... Je suis restée extrêmement dubitative face au premier chapitre, par exemple, qui contient tout ce qui me fait tiquer chez Choplin : une simplicité de style qui en frise l'absence totale et une simplicité de faits qui flirte dangereusement avec l'anecdotique. Tout cela est évidemment contrebalancé par les très belles pages susmentionnées ; n'empêche que, ces faiblesses font de  ma lecture un ensemble en demi-teinte. Si tout Choplin est comme ça, je devrai me faire une raison : je ne risque pas de connaître le coup de cœur avec lui.
Malgré tout, je retiens une jolie réflexion sur le pendant et la finalité de l'acte créateur qui donne quelques perspectives intéressantes au lecteur !

C'est drôle quand même. Moi je parle de gars qui se font tuer pendant que toi, tu t'emmerdes à peindre le plumage d'un héron.

Je m'emmerde pas. 

Un temps. 

Quand même, il doit falloir une sacrée patience, dit le soldat. 

Faut surtout avoir très envie de regarder, dit Basilio. De bien regarder les choses. Le héron, ce qu'on peut en voir, et ce qu'on ne peut pas. Aussi, tout ce qui l'entoure. Tout ce qu'il y a dans l'air qu'on respire, le héron, toi et moi. C'est surtout cette envie-là qu'il faut. 

30/09/2017

Bleu passion de Victoria Strauss

Bleu passion .jpgBleu passion est un roman américain certes, et il me permet du coup d'ajouter une participation inespérée et in extremis au mois américain de Titine, mais c'est de l'Italie du XVème siècle dont il est question tout du long. 

Giulia a dix-sept ans et vit dans la riche demeure de son père, le comte Borromeo. Nous la découvrons aux premières pages du roman s'adonnant au dessin et savourant l'éclat du soleil sur les feuilles de pommier. En somme, la vie semble belle. Ce n'est pourtant que leurre : le comte Borromeo est décédé depuis plusieurs mois et Giulia est sa fille illégitime. Ces deux faits suffisent à rendre sa présence indésirable désormais dans la maison. La comtesse, sa belle-mère, décide alors d'honorer la dernière volonté de feu son mari avec malveillance. Puisqu'il a légué à Giulia une dot par testament,  elle sera en effet mariée mais pas à un vivant : elle est envoyée de force au couvent de Santa Marta de Padoue. Une belle façon d'accéder à la requête posthume du comte tout en se débarrassant de l'inopportune belle-fille. 

Sauf que Giulia n'a aucune vocation pour les ordres. Son rêve est d'avoir une famille et une maison à elle, d'avoir enfin cette indépendance qui lui a tant fait défaut jusqu'ici. La perspective de la vie religieuse la révulse : au lieu de gagner en liberté, elle plonge plus avant dans une servitude mortellement routinière. Elle n'a pourtant pas le choix de se soumettre à la volonté de la comtesse, et la voilà partie pour Padoue,  non sans avoir vendu un peu de sa foi à un sorcier dans l'espoir d'un talisman magique. 

A mesure que les jours passent entre les murs de Santa Marta et que Giulia espère celui qui lui offrira la liberté, elle reçoit le plus surprenant des cadeaux : quitter l'ennuyeux atelier de couture pour intégrer le seul et unique atelier féminin de peinture du pays. Soeur Humilità, la maîtresse de l'atelier, la recrute en découvrant l'un de ses dessins dans un coffre. Elle propose à Giulia de perfectionner sa technique de dessin, et de l'initier à toutes les arcanes de l'art pictural. En attendant de s'enfuir, c'est alors un monde merveilleux, et censément inaccessible à une femme dans cette Renaissance florissante mais misogyne, qui s'ouvre à notre héroïne éblouie. 

Pour devenir une artiste, il ne suffit pas de dessiner et de peindre. Avant de se servir de la couleur, il faut comprendre d'où elle vient et comment elle est fabriquée. Avant de travailler sur un panneau de bois ou sur un mur de plâtre, on doit savoir comment préparer le bois et comment on applique le plâtre. Avant de diriger un atelier, on doit connaître chaque aspect de son organisation, jusqu'au balayage des planchers. On doit pouvoir le faire soi-même avant de le faire faire par des apprenties comme nous, sinon on ne sera jamais véritablement maîtresse de notre art.

Malgré une couverture des plus cucul qui semble annoncer une mauvaise romance pour ado, il faut reconnaître que Bleu passion est plutôt un bon roman ! Giulia campe une jeune femme déterminée et talentueuse dans un siècle qui ne laisse aucune latitude à la femme, surtout si elle est pauvre, orpheline et illégitime. Quels que soient son intérêt pour l'astrologie ou sa passion le dessin, il ne saurait être question de les exploiter : les femmes sont bien trop notoirement inconstantes et frivoles pour être savantes ou artistes, sans parler de l'indécence de fréquenter librement des hommes - a fortiori s'ils faut les dessiner à demi-nus ! Il n'y a donc que peu de destins à la portée d'une femme : le mariage, la domesticité ou la vie religieuse.

Giulia, pourtant, ne veut se satisfaire d'une vie de recluse et souhaite ardemment réaliser son plus cher désir... Mais quel est-il exactement ? S'agit-il véritablement de se marier comme elle l'a toujours pensé ? Au-delà d'un certain regard sur l'existence de la femme durant la Renaissance, Bleu passion est aussi le récit du passage à l'âge adulte : il s'agit pour Giulia de savoir enfin ce qui compte et quelle direction elle souhaite donner à sa vie, dans les limites qui lui sont imparties. Il lui faut, en somme, apprendre à se connaître et à user de son libre-arbitre. 

Par ailleurs, il ne saurait être question de la Renaissance sans parler d'art et c'est en effet le feu qui sous-tend tout le roman. Sous l'égide de la maestra Humilità et de son bleu passion très convoité, Giulia brosse pour nous l'épopée fabuleuse de la création des plus belles icônes du siècle. Malgré certaines faiblesses, que je retrouve d'ailleurs souvent dans la littérature ado (notamment une intrigue parfois un peu téléphonée), Bleu passion est donc un roman intéressant à bien des égards et qui se lit sans bouder son plaisir. 

Bleu passion de Victoria Strauss, Albin michel, 2014, 380p. 

 

mois américain.jpgLe mois américain 2017 chez Titine