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05/01/2016

Le parfum de la dame en noir de Gaston Leroux

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Le parfum de la dame en noir de Gaston Leroux, Le livre de poche, 2013 [1908], 286p.

 

Quand on aime, pourquoi compter ? Je n'avais pas envie de laisser Rouletabille si vite après avoir fait connaissance, ni laisser en suspens ces secrets de naissance envoyés à la fin du Mystère de la chambre jaune. J'ai donc poursuivi mes lectures doudous de Noël avec Le parfum de la dame en noir, offert augustement par mon cher époux (n'est-il pas merveilleux) ?

Il va m'être délicat de ne pas dévoiler quelques éléments de la première enquête de Rouletabille tant ce Parfum là y fait suite. Je vais tout de même tenter de ne pas déflorer complètement le charme de lire ces deux romans.
Nous avions laissé nos personnages enfin libres du mystérieux criminel qui s'était éclipsé en cours de procès. C'est à se demander pourquoi Rouletabille lui avait offert sciemment cette porte de sortie mais quelques indices nous invitaient déjà à comprendre qu'un ressort tragique le liait à cet homme et à Mathilde Stangerson. Le Parfum de la dame en noir s'ouvre sur cette révélation et sur le mariage, enfin, de Mathilde et de Robert Darzac, deux ans après l'affaire du Glandier. Le criminel a eu l'heur de périr en mer quelques mois plutôt ; il laisse enfin le champ libre au bonheur de nos personnages. Pourtant, le voilà qui réapparaît ! Furtivement, de loin, tel un fantôme, et c'est la folie qui guette à nouveau. Est-il vraiment là ? Comment est-ce possible ? Derrière les traits de qui se cache-t-il ? Une frénésie s'empare de tous qui se barricadent dans la forteresse d'Hercule, près de Menton. Et l'on attend le pire qui se passera sans aucun doute. 

Klimt-dame-fourrure.jpgTandis que Le mystère de la chambre jaune se déroulait selon une trame plutôt classique a priori : meurtre (ou tentative)/énigme pour trouver le coupable/enquête, indices et raisonnements alambiqués/révélation extraordinaire après moult retardements ; La parfum de la dame noir attaque par des révélations et n'est le siège d'aucun crime avant les deux bons tiers du livre. Et encore ce crime est-il la conséquence presque fortuite d'une suite d'évènements qui touchent bien plus à d'autres genres littéraires qu'au roman policier.
Les véritables ressors du Parfum de la dame en noir se découvrent tout d'abord dans le triangle familial improbable et tragique des trois protagonistes. Entre l'adoration parfaite pour une mère évanescente et mystérieuse, inconnue et pourtant aimante, jadis perdue et heureusement retrouvée sous le sceau du secret et la figure du père, parfait antagoniste, reflet malveillant du génie du fils, les tragédies grecques et George Lukas n'ont qu'à bien se tenir (Luke.... pschhht... Je suis ton pèèèèèère...). Les figures parentales fascinent toutes et tous, à commencer par Rouletabille. La dame en noir révèle cette attraction irrésistible à travers son parfum envoûtant. Nulle ne peut faire autrement que l'aimer, dans toute son innocence, sa grâce et sa mélancolie.

"Je soutins la malheureuse, car je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste déchainement des éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche terrible, au sein de la mer rugissante, je sentis tout a coup son parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!… Ah! je comprends! Je comprends comment Rouletabille, s'en est souvenu par-delà les années… Oui, oui, c'est une odeur pleine de mélancolie, un parfum pour tristesse intime… Quelque chose comme le parfum isole et discret et tout a fait personnel d'une plante abandonnée, qui eut été condamnée a fleurir pour elle toute seule, toute seule… Enfin! C'est un parfum qui m'a donne de ces idées-la et que j'ai essaye d'analyser comme ça, plus tard… parce que Rouletabille m'en parlait toujours… Mais c’était un bien doux et bien tyrannique parfum qui m'a comme enivre tout d'un coup, la, au milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout d'un coup, quand je l'ai eu saisi. parfum extraordinaire! Ah! extraordinaire, car j'avais passe vingt fois auprès de la Dame en noir sans découvrir ce que ce parfum avait d'extraordinaire, et il m'apparaissait dans un moment ou les plus persistants parfums de la terre - et même tous ceux qui font mal a la tête - sont balayes comme une haleine de rose par le vent de mer. Je comprends que lorsqu'on l'avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin tant pis si je me vante, mais je suis persuade que tout le monde ne pourrait a son gré comprendre le parfum de la Dame en noir, et il fallait certainement pour cela etre tres intelligent, et il est probable que, ce soir-la, je l’étais plus que les autres soirs, bien que, ce soir-la, je ne dusse rien comprendre a ce qui se passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique et captivante, et adorablement désespérante odeur, - eh bien, c’était pour la vie! Et le cour devait en être embaume, si c’était un cour de fils comme celui de Retrouvaille; ou embrase, si c’était un cour d'amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonne, si c’était un cour de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir s'en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!…" pp. 152-153

Quant à la lutte entre le père et le fils, elle se manifeste à travers une ressemblance troublante de corps et d'esprit. Combien de fois les personnages ne seront-ils pas choqués de voir en Rouletabille celui qu'ils chassent si ardemment ? Ainsi, la filiation étend-t-elle ses racines dangereuses, perfides, jusque dans la tentative de retrouver un ordre nouveau et serein. Et le lecteur de se demander si une sérénité est seulement possible au centre d'une telle tragédie.

Mais s'il n'y avait que le tragique, ce serait trop simple ! Car voilà le fantastique qui se joueSchiele Un homme et la mort 1911.jpg aussi de nous, lecteurs, autant que des personnages ! Ce fameux criminel qui revient, revient-il vraiment au fond ? N'est-il pas plutôt le fruit d'une terreur collective, de la peur viscérale de voir réapparaître le côté obscur de chacun ? Car nul ne l'approche ni ne le touche. Il reste toujours lointain, suffisamment visible pour créer le chaos mais trop peu pour amener la moindre certitude. Ce n'est pas tant un homme que chassent Rouletabille et les autres ; c'est plutôt un fantôme qu'ils attendent en frissonnant ! On est évidemment habitué au mystère dans les romans policiers et à ce que le coupable échappe longtemps à ses poursuivants mais c'est une première pour moi de lire que l'on va jusqu'à douter de la vie de ce coupable ! Et lorsqu'elle semble être établie, voilà qu'il se meut en un tel génie du déguisement et de la parure qu'il s'en trouve être presque démoniaque. Ce point-là d'ailleurs, donne un final assez ridicule à l'ensemble car tenter de faire revenir dans la sphère humaine des capacités qui sont loin de l'être n'offre qu'une invraisemblance grotesque. Ainsi l'issue du Parfum de la dame en noir est presque ce qu'il y a de moins bon dans le roman à mon sens, mais cette incursion du fantastique auparavant relève de la plus pertinente inspiration.

"Eh bien, l'avez-vous senti?…"
J'etouffais; je murmurai:
"Il est là!… il est là!… A moins que nous ne devenions fous!…"
Un silence, et je repris, plus calme:
"Vous savez, Rouletabille, qu'il est très possible que nous devenions fous… Cette hantise de Larsan nous conduira au cabanon, mon ami!… Il n'y a pas deux jours que nous sommes enfermés dans ce château, et voyez déjà dans quel état…"
Rouletabille m'interrompit.
"Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais quand?… Depuis que je suis entre ici, je sens qu'il ne faut pas que je m'en éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n'irai pas le chercher dehors, bien que je l'aie vu dehors!… Bien que vous l'ayez vu, vous-même, dehors!…" p. 132

Pour résumer (parce que je me suis un peu étalée là...), il y a dans Le parfum de la dame en noir une originalité, une recherche des genres et de styles qui en fait un roman bien plus passionnant à lire pour l'amoureux de littérature (et du coup plus délicat pour le jeune lecteur) que Le mystère de la chambre jaune. Ne nions pas qu'il pourra ennuyer davantage aussi, par certains aspects, notamment le fait qu'à courir perpétuellement après une ombre, il ne se passe pas souvent grand chose, si ce n'est quelques tergiversations et frayeurs des personnages - c'est précisément ce qui me fait dire que ce roman tient plus du tragique et du fantastique que du policier à part entière. Pourtant, il mérite indéniablement la découverte pour ce mélange des saveurs et cette langue surannée particulièrement soutenue comme on en goûte rarement dans le roman policier ! Ne faites cependant pas l'économie de lire le premier opus auparavant ; vous vous ôteriez une bonne partie du plaisir.

"Mrs. Edith me répétait : « J’ai peur ! » Et moi aussi, j’avais peur, si bien préparé par les mystères de la nuit,peur de ce grand silence écrasant et lumineux de midi ! La clarté dans laquelle on sait qu’il se passe quelque chose que l’on ne voit pas est plus redoutable que les ténèbres. Midi ! Tout repose et tout vit ; tout se tait et tout bruit. Écoutez votre oreille : elle résonne comme une conque marine de sons plus mystérieux que ceux qui s’élèvent de la terre quand monte le soir.Fermez vos paupières et regardez dans vos yeux : vous y trouverez une foule de visions argentées plus troublantes que les fantômes de la nuit." p. 228

 

Tableaux :

1. Dame à la fourrure de Gustav Klimt, 1916

2. Un homme et la mort d'Egon Schiele, 1911

06/12/2015

Le mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux

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Le mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux, Le livre de poche, 1974 [1907], 281p.

 

L'époque de Noël est particulièrement propice aux lectures doudous ; on s'enroule dans un plaid, on sirote un thé (Mariage Frères, of course) et puis on enfile avidement quelques pages d'un classique bien poussiéreux, bien usé jusqu'à la corne, qui fait du bien. A défaut de faire un sapin (parce qu'avec plusieurs chats frétillants, ça s'apparente à un suicide domestique), je me paye une régression littéraire les week-ends de décembre. C'est mon petit cadeau à moi.

Cela dit, je dis "classique usé jusqu'à la corne", mais je n'avais encore jamais lu celui-là. Il a fallu que je le donne à lire à mes 5e pour considérer qu'il était de bon ton, tout de même, que je m'y colle aussi. Rouletabille y fait une entrée en fanfare - Rouletabille, à peine sorti du berceau, d'ailleurs : c'est quand on lit qu'à dix-huit ans, il est déjà brillant reporter d'un journal national qu'on se dit que le bouquin a bien vieilli - pour démêler la tentative de meurtre spectaculaire de Miss Stangerson dans une chambre totalement close. On peut tourner et virer : l'assassin n'a pas pu sortir. Où est donc le bougre ?! Non content de ce premier exploit, ce dernier le renouvelle quelques jours plus tard. C'est à croire qu'il est un fantôme. Ou qu'il n'existe pas. Ou que l'on se joue de nous.
Heureusement, à l'instar de Poirot qui fait fonctionner habilement ses petites cellules grises quand tout le monde hallucine, Rouletabille sait prendre la raison par le bon bout. L'assassin n'a qu'à bien se tenir !

Ah ! Du pouvoir des retardements en pagaille dans les vieux romans policiers ! Voilà un procédé interminable comme on en fait plus ! Dès le début du roman, on comprend que Rouletabille a compris - pas tout certes, mais l'essentiel. Il - ou plutôt le narrateur - se plait bien sûr à esquiver, à tourner autour du pot, à expliquer de mille manières qu'il faut attendre pour l'efficacité de l'enquête. Ici, ce ne sont pas tant les rebondissements qui font tourner les pages sans s'arrêter jusqu'à la fin, que ces interminables retardements. D'une manière ou d'une autre, quoiqu'il en soit, on est pendu à l'identité de l'assassin. Deux avis possibles à la fin : soit on est époustouflé par un twist savoureux, soit on est quand même tenté de se dire que c'est un peu tiré par les cheveux. Je me rangerais plutôt dans la seconde catégorie objectivement, surtout que Rouletabille, tandis qu'il se targue d'user de sa raison, use surtout d'un flair plus que discutable. Il a du bol que ces élucubrations s'avèrent justes, un point c'est tout. Mais puisque j'ai gardé une âme de gosse en lisant ce roman, j'ai gobé quand même l'invraisemblance. Après tout, je ne réclamais pas grand chose : M'évader, m'amuser, me trouver plonger dans une ambiance, une société et des us et coutumes parfaitement désuets qui fleurent bon le vingtième siècle qui vient de naître. J'ai été servie de ce côté-là. En outre, Rouletabille, comme tous les grands détectives littéraires, est un mélange savamment dosé de figure attachante et de prétention surfaite. C'est un parfait Poirot adolescent, sans moustache et avec l'énergie en plus. je n'en demandais pas plus ! Voilà donc un fort bon week-end passé en la compagnie de Rouletabille, Larsan, Darzac et Stangerson. Il ne manque plus que quelques cookies maison pour parfaire le tableau, que je vais m'employer derechef à pâtisser en regardant l'adaptation ciné de Bruno Podalydès ! Noël is comiiiiiing !

 

15/10/2015

La vérité sur l'affaire Harry Québert de Joël Dicker

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La vérité sur l'affaire Harry Québert de Joël Dicker, De Fallois Poche, 2014, 859p.

 

Marcus Goldman vient de publier un premier roman encensé, gros succès des librairies. Il en profite à fond, se paye des petits fours, un bureau avec secrétaire et, à l'occasion, une starlette de télévision. A force de ce climat sans littérature, Marcus Goldman s'aperçoit qu'il n'arrive plus à écrire. C'est d'abord la déconvenue puis l'angoisse la plus totale, en plein milieu éditorial américain où les Lettres se doivent d'être rentables. Marcus appelle alors à la rescousse son mentor et ami Harry Québert, célèbre auteur des Origines du mal, sans trop de succès immédiat. Pourtant, quelques semaines après leurs retrouvailles, une nouvelle totalement folle tombe du ciel : un cadavre est retrouvé dans le jardin d'Harry Québert ; celui de son seul amour vieux de trente ans, Nola Kellergan. Et paf ! Marcus Goldman retourne alors à Aurora, non plus pour tenter d'écrire mais pour tenter de faire toute la lumière sur cette affaire et disculper son ami. Cela dit, l'écriture d'un second livre pourrait bien se profiler entre ses découvertes...

Alors oui, éclaircissons immédiatement un point de mésentente entre lecteurs au sujet de ce roman : les académiciens ont très clairement fumé la moquette (et de la bonne) à la veille de décerner leur Grand Prix à ce titre. Avec toute l'objectivité dont on se doit de faire preuve à la lecture de n'importe quel bouquin, il faut s'accorder à dire que celui-ci est écrit avec les pieds. Je serais même tentée de dire avec le gauche seulement et les yeux bandés. Nous avons ainsi fait toute la lumière sur la qualité du style, la profondeur des dialogues et la subtilité de l'histoire d'amour entre Harry et Nola.

Cela dit, faisons aussi la part des choses : ce roman avançait-il une quelconque prétention à ces niveaux-là ? Honnêtement, je ne crois pas. On lui reproche ces lacunes au regard du prix qu'il a reçu par la suite - et tant mieux pour lui - mais lui n'avait rien demandé, que je sache. Il faut bien plutôt se concentrer sur ce qu'il propose effectivement : un roman policier. Et de ce point de vue là, bien hypocrite serait celui qui trouverait à redire sur l'excellente habileté de Joël Dicker à emballer le lecteur comme un pot de miel le fait avec les mouches, à nous enjoindre fermement de lire, lire et lire encore parce qu'on est tout simplement hypnotisé par l'histoire rocambolesque qui se déroule sous nos yeux. Tout commence, comme bien des polars, par une évidence tout à fait erronée, que le protagoniste, aidé du sergent Gahalowood (que j'ai personnellement adoré), va s'échiner à effeuiller. La vérité, comme chaque lecteur de polar sait, est toujours la microscopique petite aiguille cachée dans une meule de foin. Et bien, La vérité sur l'affaire Harry Québert est une fantastique meule de foin à tiroirs (comme j'vous l'dis - ça peut aussi servir de buffet) et toutes les pièces que l'on y découvre sont savoureuses. Je ne vous parle même pas de la fin, qui rebondit avec maestria.

Certes pas ce qu'on attend d'un Grand Prix de l'Académie française mais indéniablement ce que l'on attend d'un très bon roman policier. Je l'ai pris comme tel ; j'ai donc été servie ! Merci à Joël Dicker pour la bonne tranche de lecture addictive !

Lu en lecture commune avec ma copine Ellettres, avec qui j'ai adoré échanger sur le sujet. Allons voir son billet !

 

challenge-un-pave-par-mois.jpgChallenge Un pavé par mois chez Bianca

Participation d'octobre !