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03/09/2016

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

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Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, Phébus, 2012, 139p. 

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Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes.

Nous ne saurons jamais qui parle si ce n'est ce nous, voix polyphonique, vibrante, chœur de femmes toutes différentes, uniques dans leurs expériences, unies dans leur identité.

Le roman commence par un départ vers les Etats-Unis : dans ce pays inconnu, aussi exotique que pourrait l'être pour nous le Japon, ces femmes plus ou moins jeunes, plus ou moins novices, naïves, éduquées, amoureuses, aguerries aux réalités d'une rude existence, pales, déjà mères ou à peine nubiles vont chercher un mari dont elles ne connaissent que la photo et parfois une lettre. Ce mariage représente l'espoir d'une vie meilleure qui sera vite balayé par la découverte d'hommes malhabiles, râblés, beaucoup moins jeunes et beaucoup moins élégants que sur les photos. Beaucoup moins riches aussi : en lieu et place d'avocats, de juges ou de commerçants prospères se trouvent des ouvriers agricoles corvéables à merci, des petits blanchisseurs ou des domestiques. La vie rêvée se révèle un calvaire. Il aurait peut-être mieux valu ne jamais partir plutôt que d'être à jamais perdues dans ce pays étranger, aux côtés d'hommes également étrangers. Mais à quoi bon revenir, et d'ailleurs, comment revenir ? 

Tu verras: les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes.

Alors ces femmes, ce nous qui fait bloc face à l'adversité, la déception, la douleur, l'harassement ou l'aliénation, continuent. Elles sont l'ouvrier, le blanchisseur ou le domestique parfait. Elles travaillent avec acharnement, sans rien dire, sans jamais se plaindre. Elles deviennent le maillon précieux vers une génération de japonais nés Américains qui, peu à peu, évoluent vers une intégration réussie. Elles entretiennent les coutumes mais véhiculent aussi les valeurs américaines. Elles sont à la fois le passé, et une nostalgie du Japon point toujours dans leur regard, et l'avenir d'une Amérique métissée.

En quelques dizaines d'années, on passe d'un début du vingtième siècle très archaïque à un vingtième siècle bien entamé dont on sent déjà le progrès et l'évolution, tant dans le quotidien que les mentalités.
Et puis arrive la Seconde Guerre Mondiale. On en connaît abondamment les horreurs du nazisme. On en connaît moins les horreurs des Alliés sous prétexte des exigences (lesquelles, déjà?) de la situation de guerre. Aussi, les Américains, ces sauveurs nombreux et braves, n'ont pas hésité à déporter, après moult restrictions des libertés, tous les japonais de la côte ouest, émigrés ou nés sur le sol américain, dans des "camps de relogement" qui rappellent étonnamment d'autres camps, à ceci près qu'il n'y avait pas d'extermination. N'empêche qu'alors, les êtres perdaient doucement leur identité, leur volonté, leur libre-arbitre, leurs libertés. Petit à petit, les êtres ont disparu, on les a oubliés. Nous les avons oubliés. 

L'une des nôtres les rendaient responsables de tout et souhaitait qu'ils meurent. L'une des nôtres les rendait responsables de tout et souhaitait mourir. D'autres apprenaient à vivre sans penser à eux. [...]

Beaucoup des nôtres avaient tout perdu et sont partis sans rien dire.

Certaines n'avaient jamais vu la mer fait partie de ces courts romans dont il y a beaucoup à dire et qui restent longtemps à l'esprit. Cette fameuse voix indéterminée, collective, omniprésente peut dérouter - déroute, même, nécessairement. Révéler l'originalité de chaque être et de chaque expérience à travers une unique voix impérieuse semble une gageure que réussit pourtant magistralement Julie Otsuka. Car cette voix unique parle au nom d'une identité partagée à travers la multiplicité des vies racontées. Aussi, elle ne saurait appauvrir, mettant au contraire en lumière l'appartenance primordiale de chacune des femmes du récit à une japonicité qui les sous-tend. Loin du pays, dépouillée de tout ce qui était connu, compris et intégré, c'est ce noyau identitaire qui leur permet de poursuivre, de continuer à vivre. 

Le roman fait circuler le lecteur vers un dépouillement progressif que, sans doute, ce nous révèle aussi. Dépouillement des liens de la famille, des traditions, des croyances religieuses, des sentiments, vers un ré-apprentissage douloureux, toujours mitigé malgré les efforts d'intégration parce qu'il ne saura jamais supplanter ce que l'éducation avait inculqué auparavant. Jusqu'à ce que ce ré-apprentissage soit lui-même balayé par un anéantissement progressif à cause de ce que l'on incarne, à cause d'une terreur collective injustifiée, bête et méchante à pleurer. A cet égard, Certaines n'avaient jamais vu la mer est nécessaire pour deux raisons : il rappelle d'une part que rien n'est tout blanc ou tout noir en période troublée de guerre et que les exactions ne sont pas l'apanage de l'ennemi, et il rappelle d'autre part qu'on est pas toujours loin non plus, nous contemporains, de reproduire certains balayages à l'emporte-pièce, par ignorance, par peur - et souvent par les deux à la fois. 

En somme, un roman d'une vive intelligence, qui véhicule quelques réflexions universelles nécessaires autour de l'identité, de la lecture critique de l'Histoire et de l'interrogation critique de l'actualité, construit autour d'une voix narrative originale, brillante et éminemment émouvante - ce qui ne gâche rien, bien au contraire. En somme, un roman magistral à lire - je pourrais difficilement mieux résumer ! 

 

Le mois américain.jpegLe Mois Américain 2016 chez Titine

1ère participation 

09/07/2016

Harry Potter et le prince de sang-mêlé de J.K.Rowling

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Harry Potter et le prince de sang-mêlé de J.K.Rowling, Folio Junior, 2006, 747p.

 

coup de coeur.jpgJe vais être franche : j'avais pas senti venir le coup de cœur ! J'avais apprécié les précédents tomes de la série, soit, mais avec un certain recul tout de même. D'ailleurs, à la fin du tome 5, j'ai eu besoin de prendre un peu de distance avec les grosses longueurs qui avaient fini par me peser - oui parce que ma lecture de L'Ordre du phénix date en fait du mois d'avril. Du coup, j'ai lu autre chose, peu de romans ado et peu de fantasy/SF (Un seul en fait, qui souffre aussi de grosses longueurs. Serait-ce un dommage collatéral de ce genre romanesque de diluer sans fin des épisodes qui ne servent à rien ?!).
Et puis, la fin de l'année scolaire arrivant, l'envie de se détendre le citron est arrivée de concert. C'est dans cette optique que j'ai empoigné le tome 6 de Potter...

Et j'ai adoré ! Soit que la série gagne à ne pas enchaîner les tomes, soit que ce celui-là est vraiment bon, je ne saurais le dire. Quoiqu'il en soit, J.K.Rowling laisse définitivement derrière elle les ressorts qui balisaient jusqu'ici les premiers tomes et introduit le récit par une entrevue hilarante entre les deux Premiers Ministres anglais, l'un beaucoup moins sûr que l'autre, et l'autre plus si ministre que ça. Ça pose d'emblée le décor avec une juste subtilité, de même que le second chapitre qui offrira à mille suppositions de trotter dans l'esprit du lecteur tout au long de cette sixième aventure.
Objectivement, celle-ci est d'ailleurs très mince. L'auteure a choisi de situer l'action sur le plan de l'introspection et du savoir - c'est une quête de connaissance/d'être qui prévaut sur une quête de possessions/d'avoir ou plutôt qui sera nécessaire à la quête de possessions comme nous le comprendront au fur et à mesure du récit et comme le tome 7 en sera la pleine concrétisation. En ce sens, puisque je suis dans la lecture du tome 7 en ce moment, j'ai vraiment l'impression que l'un et l'autre fonctionnent comme les deux facettes d'une même médaille dans la grande quête qu'est la destruction de Voldemort. L'Ordre du phénix n'était finalement que l'apéro (malgré ses plus de 1000 pages) !

Du coup, au lieu de grands combats, de bêtes monstrueuses ou de rebondissements de fou, on a droit à une recherche progressive sur le passé de Voldemort ; qui amène conséquemment Harry à prendre une autre étoffe par la confiance que lui offre Dumbledore et son implication active et "officielle" dans ses recherches. Je suis décidément impressionnée par cette capacité si juste de l'auteure à rendre l'évolution de l'adolescence. Ici, Harry est dans sa dix-septième année et atteint doucement la maturité adulte en prenant conscience, notamment, qu'il y a une différence entre subir son destin et le choisir (quelle justesse de Rowling sur ce coup-là !). Ce qui ne l'empêche pas, par ailleurs, de continuer à réagir comme un vrai capricieux qui se respecte : bref, c'est nuancé et c'est très bien !
Et étonnamment, alors qu'il y a beaucoup moins d'action, il y a beaucoup moins de longueurs. Chaque phénomène du quotidien trouve un écho dans les phénomènes suivants et chaque chapitre fonctionne comme une pièce nécessaire du puzzle. Enfin ! Que c'est plaisant d'avoir cette sensation lors de la lecture ! Je n'en pouvais plus de lire telle ou telle considération sur le quotidien de Poudlard pour des cacahuètes !

Ce qui nous amène au film, que je me suis empressée de regarder et, comme c'était prévisible, ma déception a été à la hauteur du coup de cœur que j'avais eu pour le roman. Toutes les scènes qui fonctionnaient précisément comme liens entre les gros temps forts du récit - en ce sens, qui étaient donc cruciales - ont été supprimées. Résultat : le film ressemble à une suite décousue de scènes sans couture. La quête du savoir, le passage à l'âge adulte : tout ça passe à la trappe. Il n'y a grosso modo rien à sauver du film qui est un déchet intersidéral.

En attendant, je retourne à ma lecture du septième et dernier tome ! C'est déjà presque fini raaaaah ! La suite au prochain numéro !

 

Challenge a year in England.jpgChallenge A Year in England chez Titine

11ème participation

 

 

 

 

challenge-un-pave-par-mois.jpgChallenge un pavé par mois chez Bianca

2ème participation de Juillet 2016

03/06/2016

La fascination de l'étang de Virginia Woolf

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La fascination de l'étang de Virginia Woolf, Points, 2013, 290p.

 

coup de coeur.jpgFemme indigne, peut-être, à sa manière et en son temps : Virginia Woolf a vécu plusieurs années en célibataire avec ses frères dans une maison qui rassemblait ce fameux cercle de Bloomsbury rempli d'hommes. D'une extrême sensibilité aux humeurs, perméable aux sensations et soumise aux aléas de la dépression, Virginia Woolf dénotait à plus d'un titre dans l'atmosphère encore bienséante du début du XXème siècle, sans parler de son génie hors norme et de son ironie aiguisée. Indignée, assurément, du sort des femmes, et de cette culture qui autorise à l'homme et non à la femme une chambre à soi. Tout cela, on le sait déjà : Virginia Woolf n'est plus à présenter, à tous points de vue. Pourtant, de ses œuvres romanesques magistrales nous manque peut-être une vue d'ensemble - à moins d'avoir déjà tout lu.

La fascination de l'étang nous offre cette possibilité d'un voyage à travers toutes ses années de création littéraire - en somme, le voyage express vers l'aperçu génial d'un devenir écrivain, d'une voix qui se cherche, d'un style qui s'affirme. Au tout début, en 1906, les marottes de Virginia Woolf sont déjà là : la féminité, la recherche d'une indépendance de l'être, la solitude au sein du bourdonnement des villes. "Phyllis et Rosamund" questionne déjà tout cela autour du mariage et de l'affirmation de ses propres décisions, mais dans un style encore emprunt d'une certaine neutralité. On est encore, en 1906, dans un récit à la troisième personne. C'était déjà très bon, évidemment, puisque c'est déjà Woolf, mais ce n'était pas encore la Woolf de Mrs Dalloway ou de La promenade au phare ; plutôt une Woolf en gestation, au sein du cocon des Lettres, mâchouillant déjà propos et idées qui ne la quitteront plus mais cherchant le bon mot, le bon angle, le bon flux. A cette époque, nous sommes quelques neuf ans avant la parution de son premier roman, The Voyage Out.

- Fuyons ! La lune est noire sur la lande. Partons à l'assaut de ces vagues d'obscurité, couronnées par les arbres, qui se soulèvent à jamais, solitaires et noires. Les lumières montent et chutent. L'eau est légère comme de l'air ; la lune luit derrière. Sombrer ? Rouler ? voir les îles ? Seul avec moi. p. 114 (in "La soirée")

Et puis, "La soirée". Génial tournant, claque magistrale : 1919, époque de Night and Day, ce deuxième roman dont on s'accorde à dire qu'il ne marque pas encore l'éclosion totale du style de Woolf, et pourtant, tout était déjà dans cette nouvelle ; il n'attendait plus que quelques années avant de s'épanouir sous la forme romanesque. Le flux de conscience fait son entrée délicate en l'esprit d'une jeune femme invitée à une réception et les pensées fusent entre les paroles au point de ne plus savoir exactement qui est quoi. Plus que de la littérature, la voix de Woolf émerge comme chant, comme incantation de l'instant présent et des êtres évanescents. Une pure merveille que j'ai relue plusieurs fois, presque d'affilée, puis à plus longs intervalles, avec un ravissement renouvelé. Chaque mot est poésie pure.

Progressivement, les nouvelles deviennent ainsi, à l'image des titres de deux d'entre elles, "Tableaux" et "Portraits". On glisse du factuel au vivant, au saisissement d'impressions et d'instants de vie fugaces. Une certaine fascination pour l'eau, tantôt stagnante de l'étang, tantôt flux et reflux des vagues, s'affirme peu à peu, à l'image du courant qui porte progressivement la vie et l'existence de Woolf. Mrs Dalloway, aussi, est déjà là, dans Bond Street en 1922, année de la parution de Jacob's room et trois ans avant le roman éponyme. A cette époque, ce sont des gants qu'elle s'en va acheter, traversant Londres et s'en laissant traverser. Les nouvelles qui suivent livreront au lecteur certains de ses invités croqués sur le vif, révélant du même coup d'autres visages de Mrs Dalloway.

Il est impossible de mettre des mots là-dessus, et puis c'est superflu. Sous les vibrations vacillantes de ces petites créatures, il y a toujours un réservoir profond, et la mélodie simple, sans le dire, lui fait quelque chose de curieux : elle en ride la surface, elle le liquéfie, elle y crée des remous, le fait rouler et palpiter dans les profondeurs de l'être jusqu'à ce que des idées surgissent de cette nappe d'eau et montent au cerveau faire des bulles. p. 205 (in "Mélodie simple")

Ainsi s'offre au lecteur le cabinet de création d'une des plus grandes auteures anglaises (et malgré le grincement de dents que peut susciter le féminin de cette auguste profession, je crois qu'il sied à Woolf d'affirmer son combat pour la reconnaissance des femmes de Lettres). Nous y voilà donc, au génie, au cheminement de l'alliance inespérée de la prose et de la poésie.

 

Le mois anglais 2016.jpgLe mois anglais 2016 chez Lou et Cryssilda

2ème participation

LC Femmes indignes et indignées

 

 

 

 

 

 

Challenge femmes de lettres.jpgChallenge Femmes de Lettres chez George

1ère participation pour une auteure du XXème siècle