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15/10/2011

Le palais de mémoire d'Elise Fontenaille

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Le palais de mémoire d'Elise Fontenaille, Calmann-Levy, 2011, 154p.

 

 

Dans la Mandchourie du XVIIIe, le jésuite Artus de Leys déambule dans son palais de mémoire -aidé de quelques fumées d'opium-  et égrène les instants de sa relation perdue avec le prince Jade.
Le récit se tisse de fragments amoureux et poétiques où pointe en filigrane l'histoire des campagne de christianisation de l'Orient et du martyr des jeunes convertis.

 

La faute à mes récentes lectures denses et fouillées sans doute, mais je ne me suis pas sentie investie par cette lecture. Le propos de base pourtant me passionnait mais son traitement me laisse un arrière-goût de superficiel. Je n'ai pas senti la richesse foisonnante de la Chine d'alors, ni le contexte spirituel dans lequel s'inscrit le récit. L'histoire d'amour m'a semblé assez simpliste, la manière de s'exprimer du personnage et l'utilisation de l'opium comme vecteur du rêve/souvenir assez artificiels (parce que mine de rien, les souvenirs du jésuite sont sacrément ordonnés et cohérents pour un gars sensé être défoncé jusqu'au trognon et sa manière de parler sacrément anachronique - en fait, il a pas du tout l'air d'être ce qu'il est si ce n'est un personnage construit de toutes pièces). Le style de l'auteur est pourtant plaisant, poétique, doux ; certains morceaux vraiment très agréables à lire. Mais, je suis restée là, sur ma faim, avalant les pages en 2h comme s'il ne s'était pas passé grand chose. Dommage!

 

*

 

Extrait :

 

"A peine descendu des collines, le Fils du Ciel s'étiola, s'alita et fit un rêve dont il ne se remis pas ; la musique et la gaieté de cette journée de printemps avaient consumé ses dernières forces. Son songe le ramena des années en arrière...

Vêtu de soie blanche, en deuil de son maître et ami, le jésuite Verbiest, celui qui lui avait enseigné l'ars memoriae dans son enfance à la demande de sa grand-mère tant aimée, Kangxi pénètre dans son palais de mémoire.

En Chine, le deuil se dit l'absence de couleur, et c'est beauté ; comme nos habits de ténèbres semblent triviaux, à côté. Car la mort, bien sûr, c'est cela : toute coleur nous est ôtée. Le noir est une orgie de couleurs, jusqu'à l'anéantissement ; la blancheur seule sait dire ce qui nous manque. Sur la poitrine du Fils du Ciel, neuf dragons perle chevauchent un nuage de neige ; un ruban de vison souligne l'immaculé de la robe, la rendant plus livide encore.

Et c'est splendeur, puissance, sérénité."

 

 

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6/7

 

08/10/2011

Muse de Joseph O'Connor

[Ante-Scriptum : Les inscriptions pour le swap de l'hiver sont toujours d'actualité, elles se font ici et sr swap.de.lhiver@gmail.com]

 

Bien que toujours passionnément chérie et désirée, il y a de ces périodes, chers visiteurs, où la lecture, est juste laborieuse. Mais vraiment, hein. Un premier livre puis un deuxième tombent des mains ? Peu t'importe, c'est la faute du livre. Sauf que c'est pareil pour tous les suivants pendant plusieurs jours et on s'ennuie toujours comme un rat. Pendant ce temps là, on est en manque en mots, évidemment. En gros, c'est l'angoisse - yeux hagards, mains moites, écume aux lèvres et hallucinations aux coins des murs etc.

Heureusement (car il y a un happy end), un livre m'a sauvé de ce désert littéraire.

 

 

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Muse de Joseph O'Connor, traduit de l'irlandais par Carine Chichereau, Phébus, 2011, 278p.

 

 

De loin, et surtout avec cette liberté qui sied si bien aux artistes, Joseph O'Connor s'inspire de faits ayant réellement existés. Molly Allgood alias Maire O'Neill a vraiment vécu et l'on sait qu'elle a eu une liaison avec le dramaturge John Millington Synge pendant l'écriture de son Baladin du monde occidental - au début du XXe siècle. Ce dernier mourra cependant avant que leur union soit officialisée, à 37 ans. Molly Allgood avait 19 ans.

Le reste relève de l'imagination talentueuse de Joseph O'Connor qui bâtit un chant du cygne à deux temps, aussi poignant qu'acéré. Le premier temps est dilaté et cruel ; il est une des dernières journées de Molly qui n'est déjà plus que son ombre. Quasiment plus de rôles, beaucoup d'alcools et l'écrasante solitude de la déchéance. On la suit au gré de Londres, il semble qu'on épaule son dernier chemin avec cette narration à la deuxième personne. Elle reste pourtant digne "Tu es Maire O'Neill. Tu ne ficheras pas en l'air une scène. Le spectacle doit continuer quel qu'en soit le prix."
C'est le deuxième temps qui est son souffle, le rappel vivant - vraiment vivant - de son cher Vagabond, son vieux Millington Trillington Monchoullington. Ce temps ponctue systématiquement le premier et donne la vie. Molly a vécu depuis Synge, pourtant. A eu deux maris, deux enfants. Mais au fond, il est toujours là, l'amour imparfait mais puissant, celui qui a fait d'elle l'enchanteresse. Tous leurs souvenirs semblent être d'hier.

C'est poignant, sensuel, d'un éclat taillé dans le vif où la réalité ne fait aucune concession à l'amour - ou bien est-ce plus certainement l'inverse.
C'est tout simplement beau. Oui, je pourrais me creuser un peu plus le cerveau pour vous trouver un commentaire plus recherché mais très franchement, je n'en vois pas de plus approprié (et puis d'abord, le mieux est l'ennemi du bien). C'est une voix, une vie et c'est un amour.

 

 

 

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5/7

 

 

 

 

 

 

*

 

extrait :

 

"Elle considère le cancer qui le dévore comme une armée de minuscules lumières envahissant peu à peu ses entrailles sans laisser le moindre recoin intact. Elle se voit elle-même les éteignant une par une, à chaque fois qu'elle se montre gentille avec lui. Cela vient d'un sermon qu'elle a entendu petite, dans le grand bastion voûté de l'église de St Nicholas of Myra. Le prêtre avait dit que la grâce était un rassemblement de bougies attendant que le pêcheur les allume Cette métaphore lui est toujours restée, même quand sa foi a cédé du terrain devant l'âge adulte. Dieu, la providence, le baume de Galaad - il faut les regarder de loin.

S'il tousse en sa présence, elle le bénit en silence. S'il a le souffle court, elle fait une prière pour lui. Comme si elle observait une grande ville à l'approche de l'aurore, elle voit les lumières de son cancer s'éteindre l'une après l'autre. Elle imagine ses poumons - rayonnant de douleur - et l'éteignoir de sa bienveillance se met à l'oeuvre. Si seulement elle pouvait les toucher - les toucher physiquement -, l'air qui est en eux s'en trouverait adouci, purifié, renouvelé, et les flammes qui ne cessent de les consumer s'évanouiraient en fumée, telles des mèches pincées entre ses doigts."

 

26/09/2011

Stoner de John Williams

 

Bonne nouvelle pour mon porte-monnaie : La bibliothèque de mon trou paumé a ENFIN reçu les nouveautés de la rentrée littéraire.
Mauvaise nouvelle pour mon envie de me jeter dessus : Un seul prêt de nouveauté est autorisé à la fois. Non mais c'est quoi cette restriction? Je suis outrée. Et le pire, c'est que c'est la seule médiathèque à une cinquantaine de bornes à la ronde (oui j'habite VRAIMENT dans un trou paumé). Faut absolument que je trouve un moyen de soudoyer le personnel.

 

Bref.

Puisqu'il n'en fallait qu'un, j'ai choisi celui là :

 

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Stoner de John Williams, traduit par Anna Gavalda, Le Dilettante, Sept. 2011 (paru pour la première fois aux USA en 1965)

 

 

Faut-il préciser que ce n'est pas le bandeau évoquant la libre traduction d'Anna Gavalda qui m'a incité à le lire? Ce sont plutôt ces quelques mots du résumé : "Il se voue corps et âme à la littérature" [...] "Célébration d'une âme droite enchâssée dans un corps que la vie a très tôt voûté, voilà le récit d'une vie austère en apparence, ardente en secret".
Et là, il se passe de ces brefs instants de découvertes livresques où on se dit "Nom de Dieu, ce bouquin est écrit pour moi, il FAUT que je le lise".

Concrètement, le livre est autant (si ce n'est plus) un hommage à la vocation d'enseigner (et j'ai bien pensé à vous, chers amis profs) qu'à la littérature en elle-même à travers la vie de William Stoner. Fils de paysan que ses parents ont envoyé à Columbia suivre un cursus d'agriculture, il se découvre une passion pour les Lettres, s'y lance à corps perdu et devient professeur dans cette même université. Sa vie, pourtant, est loin d'être heureuse et apparaît même un peu ratée : professionnellement, il ne décollera jamais du poste de maître de conférence, se marie avec une femme qui ne l'aime pas et qui lui mène la vie sacrément dure, sa fille lui échappe, et il doit abandonner l'amour qu'il trouve enfin (parce qu'à cette époque, c'est du plus mauvais effet).

Je me suis demandée au fil des pages ce qu'il y avait de si extraordinaire et de si lumineux pour que tant d'écrivains anglo-saxons le considèrent comme leur livre emblématique. Jusqu'à ce que j'avale de plus en plus de pages à la fois et que je sois littéralement scotchée vers la fin, les mains un peu fébriles et toute émue comme une gamine en me disant "merde, ça peut pas être fini, y a encore des choses à vivre!"

C'est vrai, sa vie en apparence est un peu ratée. Il n'arrive pas à grand chose de concret ni de brillant. Il est de ses vies qui ne marquent pas les mémoires. Mais même s'il lui arrive de se carapaçonner dans une indifférence protectrice, William Stoner vit, malgré tout. Il voit quand même la beauté du monde dans quelques petits riens de la vie et dans ses cours qu'ils préparent et donnent avec passion. Il assume ses choix et finit par accepter avec une lumineuse sérénité la mort qui terrorise tous les autres. Malgré tout, il a vécu pleinement. "Il eut soudain, et ce fut saisissant, conscience de sa quiddité. Plus qu'une sensation, ce fut une évidence : il était lui, William Stoner, et il sut qui il avait été."
Voilà, tout est là.

 

*

 

Extraits (oui, plusieurs, parce que je suis incapable de choisir entre ces 3 sublimes morceaux):

 

"Bien qu'il fût censé apprendre des bases de grammaire et de composition écrite à un groupe de jeunes étudiants des plus hétérogènes qui soit, il était impatient et enthousiaste de s'atteler à cette mission qu'il abordait avec le plus grand sérieux. Il prépara ses cours pendant la semaine qui précédait la rentrée et ce premier travail de déchiffrage entrabâilla la porte du monde infini qui s'offrait à lui. Il comprenant le rôle de la grammaire et percevait comment, par sa logique même, elle permettait, en structurant un langage, de servir la pensée humaine. De même, en préparant de simples exercices de rédaction, il était frappé par le pouvoir des mots, par leur beauté, et avait hâte de se lancer enfin pour pouvoir partager toutes ces découvertes avec ses étudiants."

 

"Mais pendant ces semaines loin d'Edith, il lui arrivait, lors de ses cours, de se laisser emporter par son sujet et de s'y perdre si intensément qu'il en oubliait ses doutes, ses faiblesses, qui il était et même les jeunes gens assis devant lui. Oui, il lui arrivait d'être tellement pris par son enthousiasme qu'il en bégayait. Il se mettait à gesticuler et finissait par délaisser complètement ses notes. Au début, il fut décontenancé par ces emportements comme s'il craignait de s'être montré trop familier avec les auteurs ou les textes qu'il vénérait et finissait toujours par s'excuser auprès de ses élèves, mais quand ils commencèrent à venir le voir à la fin des cours et que leurs devoirs manifestèrent enfin quelques lueurs d'imagination ou la révélation d'un amour encore hésitant, cela l'encouragea à continuer de faire ce que personne ne lui avait jamais appris.
Cet amour de la littérature, de la langue, du verbe, tous ces grands mystères de l'esprit et du coeur qui jaillissaient soudain au détour d'une page, ces combinaisons mystérieuses et toujours surprenantes de lettres et de mots enchâssés là, dans la plus froide et la plus noire des encres, et pourtant si vivants, cette passion dont il s'était toujours défendu comme si elle était illicite et dangereuse, il commença à l'afficher, prudemment d'abord, ensuite avec un peu plus d'audace et enfin... fièrement."

 

"Quand il était très jeune, William Stoner pensait que l'amour était une sorte d'absolu auquel on avait accès si l'on avait de la chance. En vieillissant, il avait décidé que c'était plutôt la terre promise d'une fausse religion qu'il était de bon ton de considérer avec un septicisme amusé ou un mépris indulgent, voire une mélancolie un peu douloureuse. Mais maintenant qu'il était arrivé à mi-parcours, il commençait à comprendre que ce n'était ni une chimère ni un état de grâce, mais un acte humain, humblement humain, par lequel on devenait ce que l'on était. Une disposition de l'esprit, une manière d'être que l'intelligence, le coeur et la volonté ne cessaient de nuancer et de réinventer jour après jour."

 

 

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4/7