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02/01/2012

Neige de Maxence Fermine

 

 

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Neige de Maxence Fermine, Arléa, 1999 / Points 2001, 80 et quelques pages

 

Tandis que Yuko doit choisir sa voie entre la prêtrise et la guerre, il découvre la neige. Cette rencontre sera révélation et inspiration ; Yuko sera poète et, grâce à l'art du Haïku, ne cessera de dire la neige, son éclatante simplicité et la quintessence de sa paix. Sur le chemin de cette entreprise, il fera deux rencontres déterminantes : celle d'une femme mystérieuse en son cercueil de glace, et celle de Sôseki, maître incontesté du haïku dont il magnifiait la poésie, la peinture, la musique, la calligraphie et la danse.

A l'image du haïku, voici un petit livre très court, très simple et dansant. Il croque la destinée de ce jeune japonais du XIXe siècle, hâppé par la beauté d'un élément qui semble renfermer tous les autres et les sublime - puis par la beauté d'une femme funambule, elle-même Neige. Au fond, ce petit livre est une sorte de boucle, de condensé, de miroir occidental du haïku : Funambule est le poète qui écrit la neige qui est la vie. 

Une délicieuse parenthèse zen à la lumière d'une petite lampe. J'aimerais avec joie m'y reporter de temps à autre pour puiser un peu d'essentiel lorsque trop d'éléments du quotidien nous parasitent.

 

Merci au passage à Audrey, qui a eu l'excellente idée d'offrir cet ouvrage à Clara pour le swap de l'hiver et merci à Clara de me l'avoir prêté pendant mon séjour chez elle : Vive le fil rouge des bouquins !

 

Douces fêtes de fins d'année à vous tous !

 

*

Extrait : 

 

"C'était cela, un haïku.
Quelque chose de limpide. De spontané. De familier. Et d'une subtile ou prosaïque beauté.
Cela n'évoquait pas grand chose pour le commun des mortels. Mais pour une âme poétique, c'était comme une passerelle vers la lumière divine. Une passerelle vers la lumière blanche des anges."

 

 

07/11/2011

Les paysages en lumière : Philippe Jaccottet

Puisque mon roman en cours s'éternise, aujourd'hui, ce sera poésie.

 

jaccottet-grignan.jpg

"La blason de l'hiver est de sable, d'argent et de sinople ; d'hermine le jour, s'il neige, et la nuit de contre-hermine."

 

 J'ai entendu des avis très contrastés sur Philippe Jaccottet. Pour les uns, c'est un poète de l'éclatante simplicité à la langue brillante et familière, pour d'autres un poète à la naïveté un peu niaise qui s'extasie devant des cailloux. 

Moi, je me rallie sans honte à la première catégorie - et oui, j'ai un faible pour les illuminés du caillou - et considère que Jaccottet n'a rien à envier aux orientaux. Après tout, la contemplation poétique de la nature n'est pas réservée au haïku et à la picole taoïste.

 

Né à Moudon (Suisse) en 1925, il s'installe avec sa femme dans la Drôme en 1953 après un bref passage parisien. Poète depuis ses années adolescentes - déjà publié dans des périodiques dès 1943 - et traducteur d'auteurs allemands tels que Musil, Rilke ou Hölderlin, c'est dans le village de Grignan que va se développer son émerveillement de la nature et son goût de la dire.
Il s'agit d'un regard, d'une flamme, d'une humilité. Le poète transmet mais ne possède pas.

Je goûte dans ses écrits à une poétique du mouvement vital : l'alternance de la respiration, la musicalité des feuilles et du vent, la lumière atténuée des fins de jours. Tout ce lyrisme cependant n'est pas en dehors de la réalité et, bien souvent, il est également question de vieillesse, de la mort, de la finitude de l'être. Tout cela, au fond, est lié.

 


*

 

Petites mises en bouches

Soir

"De nouveau ce moment où l'heure est parfaitement immobile, où le ciel semble plus haut, quand la lumière est une huile qui dore la terre bientôt plus sombre. Ses verdures en cette saison s'effacent par endroits, laissant la place aux rectangles des blés et des lavandes. Je retrouve ce jaune dont je n'ai pu saisir le sens, sinon qu'il est lié à la chaleur, au soleil. Ces champs me font penser aux corbeilles d'osier où l'on couche avec précaution les fleurs, à ces cageots où sont serrés les poissons, à des bassins grouillant d'un frai doré. Mais ce sont des champs couchés sous le fe qui les travaille et les soulève, cuisant lentement dans le four céleste ; tandis que tout à côté, comme voisinent au marché des corbeilles d'espèces variées, les lavandes se fondent en eau crépusculaire, en sommeil, en nuit. Soleil, sommeil. Ce qui flambe, rayonne, et ce qui recueille. Tâches utiles du jour, parfums envolés de la nuit. Ainsi chaque parcelle de l'étendue (au pied d'un bourg de cristal rose presque emporté, dirait-on, par l'ascension de l'air) flatte en nous d'autres souvenirs, d'autres rêveries, mais toutes s'accordent, elles aussi suspendues à la profondeur, de plus en pls limpide, du soir d'été : l'une loue la chaleur qu'elle semble avoir serré dans ses tiroirs comme autant de pièces d'or, l'autre rappelle à voix basse l'obscurité qu'elle retient dans ses fontaines. [...]"

Dans Paysages aux figures absentes

 

 

"Oui, oui, c'est vrai, j'ai vu la mort au travail
et, sans aller chercher la mort, le temps aussi,
tout près de moi, sur moi, j'en donne acte à mes deux yeux,
adjugé! Sur la douleur, on en aurait trop long à dire.
Mais quelque chose n'est pas entamé par ce couteau
ou se referme après son coup comme l'eau derrière la bargue."

Dans A la lumière d'hiver

 

 

*

 

(Et je viens de trouver sur le net une citation en pied de nez aux docteurs commentateurs de son oeuvre qui m'a bien fait rire et qui explique parfaitement bien (si cela était besoin) pourquoi mes études de Lettres se sont arrêtées au master (non parce que c'est vrai que, des fois, on se branle vraiment pour rien dans ces hautes sphères) :

"En souriant, il explique que certains commentateurs mettent dans ses poèmes ce qu’ils veulent y voir. Comme cette femme, qui expliquait dans sa thèse que le titre Blason en vert et blanc renvoyait à l’allemand «blasen», souffler. «Je lui ai dit: “Ma pauvre, si j’écris blason, je pense blason…”»"

aha)


*

 

01/09/2011

Nelly Sachs : l'Etoile dans la nuit

Il y a des écrivains que l'Histoire fait passer à la trappe ; et quand il s'agit de poètes, on en parle même pas.

Qu'à cela ne tienne ! Aujourd'hui, un petit billet sur Nelly Sachs.

 

 

Née à Berlin en 1891, elle est issue d'une famille de la petite bourgeoisie juive. Bonne élève, instable psychologiquement, elle écrit très tôt de la poésie et ne se mariera jamais, inséparable de sa mère bien-aimée. Elles fuient toutes deux l'Allemagne en 1940 et se réfugient en Suède grâce au soutien de Selma Lagerlöf (prix Nobel de littérature 1909) avec qui Nelly Sachs entretenait une correspondance. Elle y résidera jusqu'à sa mort solitaire en 1970. 
 

Nelly Sachs tardera à trouver sa voie poétique. Ce n'est qu'à une cinquantaine d'années avec la rencontre du judaïsme hassidique (branche mystique et joyeuse où la danse et le chant sont célébration du divin) qu'elle va déployer une langue exaltée, à la fois emprunte de mort, de poussière, de la fumée des camps et lumineuse, légère, extraordinairement habitée. Une intimité torturée entre une foi vivante et la nostalgie de mourir. Une étoile brûlante suspendue dans le chaos du monde.

Elle a entretenu longtemps une correspondance avec Paul Celan avec qui elle a eu en commun d'exprimer par une poésie profondément sacrée qu'il était encore possible de créer et de croire après la seconde guerre mondiale. Elle décèdera le jour de l'enterrement de cet ami suicidé.

Reconnue par ses pairs dans les vingt dernières années de sa vie, elle recevra le Prix Nobel de Littérature en 1966

 

J'ai terminé il y a quelque temps Lettres en provenance de la nuit. J'ai été tout simplement bouleversée par cet hymne à la mère où le manque déchirant se déroule sur chaque page et où les mots tentent de révéler encore l'éclat de la vie.

 

Je ne préfère rien vous dire de technique sur cette poésie. D'une part parce que je ne m'en sens pas capable, d'autre part parce que je n'en ai pas envie. Il est vrai, on pourrait y passer des heures à disséquer la moindre métaphore. En l'occurence, cela me paraît totalement inutile. La poésie de Nelly Sachs est faite pour être vécue et ressentie par qui la lit, non disséquer sous le microscope universitaire. Il faut simplement la lire dans le songe pénétrant d'une nuit, au calme, l'esprit grand ouvert au silence. Tout est là.

 

*

 

 

Tandis que
     sous ton pied
     naissait la constellation de l’Exode aux ailes de poussière,
     une main jeta du feu dans ta bouche.

 

     Ô parole d’amour enclose
     ô toi soleil embrasé
     dans la roue de la nuit –

 

     Ô mon soleil
     sur le tour je te façonne : tu pénètres
     les oubliettes de mon amour où meurent les étoiles,
     l’asile de mon souffle,
     cohorte de suicidés silencieuse entre toutes.

 

     Érode ma lumière
     avec le sel des fuites océanes sans refuge –
     et des paysages de l’âme en leur éclosion
     rapporte le message du vent.

 

     Les lèvres contre la pierre de la prière
     toute ma vie j’embrasserai la mort,
     jusqu’à ce que le chant de la semence d’or
     brise le roc de la séparation.


 

Extrait de Exode et métamorphose, Verdier, 2002, 176p.
 

 

*
 

 

Entre nous, quel silence parlant, bienheureuse âme bien-aimée de ma mère. Quel silence parlant. 

 

Tout est balayé sauf notre destination. La mort est le dissipateur du superflu. Souffle, sang, chair, ossements, cervelle, dents, yeux, viscères - consumés- reste le "silence parlant", la "nostalgie". Ô mort, qui paies pour affranchir la nostalgie. Ô mort, qui accouches les âmes. Ô âme, enveloppe de la nostalgie apaisée. Apaisée dans l'éternité. 

 

Nostalgie, combien de constellations ont langui de tes voiles de premier-né ; combien d'yeux de chevreuil, combien de violettes pour les mains des amants. Bienheureuse âme bien-aimée de ma mère, apaisée, après tant de marques d'amour!

 

Ta souriante bénédiction sur ma tête. La mienne baissait, baissait, et la tienne montait, montait. Dans la nostalgie apaisée elle montait. 

 

A présent je fais partie des suivants. Sans plus. Qui doivent suivre à travers sel, plongés dans l'eau précréatrice du deuil. Nul ne sait si les étoiles de mer, les méduses et les poissons et tout ce qui souffre dans l'aveugle, n'en sont encore qu'à aller ou sont déjà sur le chemin du retour. 

 

Extrait de Lettres en provenance de la nuit, Allia, 2010, 86p.

 

*